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D’un corps à l’autre : Recension par Marion Duvauchel

D’un corps à l’autre
Apparitions, bilocations, EMI, résurrection : le corps spirituel mis en lumière
Père Jean-Claude HANUS, Éditions Grégoriennes, 2023
Recension : Marion Duvauchel

Un gros livre est un grand malheur disait le philosophe allemand Schelling. D’un corps à l’autre est peut-être un « gros livre », mais c’est surtout un « grand » livre, traversé par un projet inédit, audacieux, et même pour tout dire, un projet qui fait rêver, celui « que l’on n’arrive pas au ciel dépaysé ».  

Question d’autant plus saugrenue en apparence qu’elle n’intéresse plus les chrétiens. Un prêtre qui a eu l’idée d’interroger ses paroissiens sur leur désir du ciel, a scandalisé non seulement ses ouailles, mais aussi la hiérarchie catholique. Le père J.-C. Hanus le dit gentiment, mais enfin il le dit, l’Église recueille aujourd’hui les fruits d’un cadre de réflexion vermoulu, celui de l’âme et du corps. Un corps corruptible et une âme immortelle, celui-là partant pourrir dans le tombeau ou brûler dans l’incinérateur, celle-ci partant pour le royaume des cieux pour y entrer selon son état : directement pour les grands saints, après une session de purification de durée variable pour la plupart, et pour les têtus qui auront refusé jusqu’au bout l’amour et le pardon divin, ce qu’on appelle l’enfer, concept (et réalité) dont on a réussi à se débarrasser presque complétement.

D’où la question du ciel : comment arriver là-haut en sachant où l’on se trouve et par conséquent en étant capable de se comporter comme il se doit, avec le vêtement adéquat, la robe blanche de la parabole de l’Évangile. Dit comme ça, ça a l’air d’une bande dessinée pour enfant, mais l’affaire est très sérieuse : « reporter à la fin des temps – autrement dit, à peu de choses près, sine die – la récupération d’un corps entraîne des doutes sur Dieu et sur ses desseins » (p. 256). Et des doutes sérieux.

La Résurrection est un dogme, impossible donc pour le chrétien de le rejeter. Il a été pendant des siècles développé dans la topique duelle – la séparabilité – de l’âme et du corps et dans celle, paulinienne de l’âme, du corps et de l’esprit. Cette « approche conceptuelle » de la résurrection, qualifiée par le grand théologien Romano Guardini « d’expédient » qui « fait violence à la vie ». Car celle-ci, le dit encore avec force Guardini, est, dans son essence, bipolaire : « Il s’agit d’une réelle unité, si étroite et si forte, qu’aucun de ses côtés ne peut être, ni être pensé, sans sa contrepartie. » (La polarité, p. 144). Le père Jean-Claude le dit gentiment mais clairement : « l’Église est en partie responsable de ce désastre » qu’est la désaffection des chrétiens, et il en donne une raison qu’il juge essentielle : « (la) relégation du recouvrement du corps à la fin du monde en le plaçant hors de vue, hors de notre champ opératoire, a sans doute agi à bas bruit depuis des siècles ». C’est la question des « âmes séparées », qui attendent dans la vision béatifique qu’arrive enfin le dernier élu, celui qui signe la fin de l’Histoire et le basculement définitif dans l’Amour.

L’auteur commence donc par présenter les « cadres » de son travail d’exploration – cadres qui mobilisent la théologie et l’anthropologie – et exploration qui conduit au cœur théologique (et mystique) de ce désir du ciel : la Résurrection. Celle du Christ d’abord ; la mienne et la vôtre ensuite. Enfin, la question que tout chrétien ne peut manquer de se poser, « la résurrection et après » ?

Faut-il jeter à la corbeille la traditionnelle topique de l’âme et du corps ? Non, il s’agit de réinterroger, en l’élargissant, la conception du corps qui a prévalu jusqu’à aujourd’hui. Ainsi au long de trois chapitres successifs, l’auteur revoit la plupart des thématiques théologiques mais aussi catéchétiques véhiculées par ce dogme essentiel de la Résurrection. Nous n’en retiendrons que deux : la question des « âmes séparées », et celle du Jugement (avec ses deux volets, le jugement individuel et celui qu’on appelle « dernier », celui qui fait couler à gogo l’encre millénariste). À la traditionnelle définition de Thomas d’Aquin, l’âme est la forme du corps, il préfère (sans que cela s’y substitue) l’idée d’un « cœur de l’âme » en étroite connexion, d’un côté avec l’Esprit de Dieu (le sanctuaire, la fine fleur de l’âme, ce for intérieur où le démon ne peut accéder : c’est le lieu où Dieu parle) et de l’autre avec le corps. Car – et c’est là un axiome – « Toutes les choses vont par deux, en vis-à-vis, et Dieu n’a rien fait de déficient. Une chose souligne l’excellence de l’autre, qui pourrait se lasser de contempler sa gloire ? » (Si 42, 24-25)

La Résurrection, c’est aussi la question de la vie divine et donc de la divinisation de l’homme. La théologie classique déduit « les propriétés habituelles (du corps ressuscité) de l’Écriture et non d’une physique. (…) Elle ne peut donc accorder au corps de résurrection qu’un statut surnaturel, quasi transcendant. » (p. 374)

L’auteur le dit avec un aplomb tranquille : « la résurrection est naturelle », puisque tout le monde ressuscite (« Si les morts ne ressuscitent pas alors le Christ n’est pas ressuscité. » 1Co 15, 16). Mais il faut faire l’hypothèse de l’existence d’un « corps spirituel » donné dès la conception sous forme de « germe », une semence d’incorruptibilité appelée à croître et à se développer, à se manifester sous différentes formes jusqu’à la glorieuse. Comment dès cette terre, tisser le corps de résurrection, – la vie résurrective » – corps appelé à la divinisation par grâce ? Au demeurant, le raisonnement a quelque chose d’imparable : si le corps de l’homme est un temple, alors on comprend mal comment son âme devrait attendre dans le ciel, privée de toute possibilité d’agir (il y faut un corps), un temps indéterminé. Selon la théologie classique, jusqu’à la Parousie.

Il suffit de réfléchir : « la vision béatifique » des saints dans le ciel requiert au moins une paire d’yeux. De ce corps terrestre, il ne nous resterait donc que le regard ? Comme si dans le ciel, ne régnait que la pulsion scopique ! Mais non, rappelle l’auteur, les saints agissent, ils ne font pas que prier avec leur âme immortelle. Et de rappeler – c’est un homme de foi – l’apport décisif de la petite sainte de Lisieux sur cette question : elle a voulu, et d’un grand désir, passer son ciel à faire du bien sur la terre. Que voilà un grand Boddhisattva ! De plus elle est apparue dans son corps de gloire à plusieurs personnes dès sa mort. En leur prodiguant gestes de tendresse et même billets de banque (Gallipoli, 1910). Voilà qui ouvre des portes à une saine approche de ce qu’on appelle la vie mystique. L’entrée dans le royaume signifie la béatitude et « le corps doit y participer pleinement ». Oui, mais quel corps, puisque le substrat matériel visible est voué à la désagrégation ?

Mais le corps spirituel, bien sûr.  Voilà qui sort la pensée catholique de bien des ornières.

Les « actes du gouvernement divin ont quelque chose de surprenant » ; devant l’oubli du ciel de bien des chrétiens, devant l’impéritie de la pensée théologique, le père fait preuve d’une indéniable intrépidité quand il interprète tout un ensemble de phénomènes mystiques ou de type paranormal. Il se pourrait bien « que le Seigneur s’y prenne autrement pour rappeler aux affairés qu’on ne peut pas escamoter le problème de la mort et de ses conséquences ». Ce serait le sens de ces expériences troublantes auxquelles il consacre tout un long chapitre – et il n’a pas lésiné : apparitions, bilocations, expérience de mort imminente, tous phénomènes dont il est impossible de « rendre compte à partir des catégories élaborées en ce monde » et auxquels au mieux, on répond que l’homme est fait d’un corps et d’une âme » (p. 385).  Il a raison de dire qu’il ne faut pas demander à l’expérience ce qu’elle ne peut donner et qu’« il est impensable d’aboutir à une théorie des EMI (expériences de mort imminente) à partir de l’expérience (…). Mais on peut partir de la physique actuelle pour comprendre ce qui s’y manifeste sensiblement ; et partir des Écritures pour comprendre ce qu’elles signifient – ou à quoi elles renvoient spirituellement (p. 388) » ? Parce que nous sommes dans une période cruciale de l’Histoire – qui oserait le contredire (la folie du transhumanisme, la théorie du genre, l’éviction du père, et donc du fils, l’avortement et l’euthanasie, la remise en cause du sens du mariage…) – il voit la massivité des EMI comme un acte puissant de miséricorde dans un monde d’orgueil et d’ultra matérialisme.

Sa mise en garde est à prendre très au sérieux contre « la tentation, pour beaucoup, de reprendre pied dans les anciens paradigmes, pour ne pas avoir à capituler humblement, et réaborder ces questions à nouveaux frais, tant au niveau théologique que scientifique » (p. 435). Elle s’adresse au monde chrétien dans son ensemble, et sans doute aussi, discrètement, aux cercles ecclésiastiques les plus crispés et les plus dogmatiques.

Bien sûr, entre le corps spirituel et son mode glorieux, il reste bien des questions. Ce livre ouvre des perspectives, on ne saurait le lui en faire reproche, bien au contraire. Il dégage – enfin – l’horizon de la pensée fermé par une théologie abstraite et sans renouvellement.

« Comment ne pas arriver au ciel dépaysé » ? Autrement dit, comment arriver au ciel dûment préparé ? Mais avec un corps spirituel arrivé à maturité bien sûr. Fait de quoi ? Mais de toute une « vie résurrective ». Pour certains, une vie cachée en Dieu, mais qui se donne parfois à voir, à travers ces phénomènes qu’on appelle « mystiques ». Pour d’autres, une plus grande visibilité parce qu’on ne met pas la lumière sous le boisseau. Pour tous ceux qui ont choisi la Vie, une vie qui se tisse et se file dans et avec le temps des hommes, dans un corps souvent malheureux, parfois maltraité, diminué par l’âge, la maladie, le handicap, mais qui est la condition nécessaire (et non suffisante) d’une existence de bonté, de charité, d’exigence de vérité et de justice, de pardons donnés et reçus, ce qu’on appelle « servir » et qui n’a de sens pour un chrétien que dans l’amour de son Seigneur. Nous aurons toutes chances alors d’arriver dans le ciel comme un enfant, sans appréhension, corps et âme unis car les deux forment un couple insécable. Corps spirituel prêt et apte à la divinisation et âme totalement spiritualisée, avec l’espoir de nous y voir accueilli en fils ou en fille, en ami et en amie, et de connaître enfin ces modalités relationnelles auxquelles nous aspirons tous. Le ciel, c’est une vie divine, libre, la vie même de Dieu, en son Fils et dans son Esprit, une vie de relations en plénitude dans la bienheureuse et parfaite transparence des intelligences droites, des consciences pures et des cœurs aimants. Tout cela fort bien décrit par un homme de foi, n’ayant pas oublié que Joseph Ratzinger, en 1968, encourageait philosophes et théologiens à prendre exemple sur les physiciens qui, avec la mécanique quantique, avaient courageusement changé de paradigme et d’outils pour « y comprendre quelque chose »… On salue, on rend grâce, rompez.

La voie du Désir : Recension par Marion Duvauchel

La voie du désir

Selon le mythe d’Eros et Psyché nouvellement traduit par Bernard Verten

Jean-François Froger, Editions DésIris, 1997
Recension : Marion Duvauchel

Au commencement était la beauté… בראשית היהא החן

Publié en 1997, La voie du désir de Jean-François Froger n’a pas pris une ride. Original dans sa construction, l’œuvre constitue une illustration des théories anthropologiques de l’auteur à propos du mythe. On trouve dans cet ouvrage à l’état de « semences » ce qui sera développé dans les ouvrages ultérieurs. Le mythe est une connaissance inconsciente, une « procédure archaïque qui consiste à dire un sens profondément symbolique et caché, issu d’une connaissance inspirée ou inconsciente. Profondément énigmatique, il pose une question dont la réponse est inhérente à ses propres voies d’accès. Il en est ainsi d’Œdipe, de Moïse et … de Psyché : « la fable d’Apulée est une mise en scène littéraire d’un mythe ». L’auteur nous en livre progressivement le jeu de clés herméneutique.

L’histoire de Psyché et d’Eros – cette « fable littéraire – apparait dans les livres IV, V et VI des Métamorphoses d’Apulée, qui retracent les aventures d’un certain Lucius que par accident sa maîtresse a transformé en âne. Le latiniste Bernard Verten a traduit et annoté le texte latin, dans une mise en page qui en rend la lecture aisée : les notes sont sur la page de gauche et le texte traduit du latin sur la page de droite. Il faut saluer la traduction qui donne à ce récit la saveur des contes ou des mythes, en gardant la richesse des images qui nourrissent toute la symbolicité du texte.

La question est simple :« Qu’est-ce donc que cette « psyché » qui doit s’éveiller d’un sommeil mortel pour entrer dans l’immortalité qui lui est offerte ? Qu’est-ce donc que cet Eros-Amour dont l’union lui assure la béatitude divine ? » Et en quoi le désir participe-t-il d’une voie de connaissance ?

Rappelons à grands traits l’histoire de cette fille de roi qui a deux sœurs à la beauté déjà remarquables. Mais celle de la cadette, Psyché, est si exceptionnelle qu’on la vénérait comme la déesse Aphrodite en personne, qui ne voit pas sans colère ses autels désertés et qui en conçoit une jalousie violente. C’est le ressort narratif certes mais pas seulement. Il y a, nous dit l’auteur, un aspect prophétique dans la jalousie d’Aphrodite, » jalousie de celle qui possède par nature le bien qui n’est pas partageable :  la beauté ». D’autant que Psyché a usurpé le « nom » même de la déesse. Elle n’y trouve aucun bonheur mais se morfond dans sa maison, toujours vierge et sans aucun prétendant.

Vénus prend alors son fils Eros-Cupidon comme l’instrument de sa vengeance et le charge de susciter dans la jeune personne une passion incoercible pour le dernier des hommes. Le roi consulte l’oracle et Apollon lui explique qu’il faut l’exposer sur un rocher pour une noce funèbre avec quelque être « mauvais, cruel, sauvage et vipérin ». Mais au lieu d’être précipitée dans l’abîme, le Zéphir l’emporte dans un locus amueni, (doux gazon, parfums…) où elle découvre le palais d’Eros qui la prend pour femme, de nuit, et la met en garde : elle ne doit pas chercher à voir son mari. Le temps passe, Psyché s’ennuie des siens et d’une compagnie humaine. Le mari amoureux cède aux objurgations de la jeune épouse et accepte qu’elle revoie ses sœurs. Las, celles-ci soupçonnent un bonheur divin, dont elles veulent priver leur cadette. La jalousie qu’elles éprouvent les poussent à de mauvais conseils : vérifier qui est ce monstre qu’elle a pour époux. Psyché succombe alors à la curiosité et découvre à la lumière d’une lampe la beauté sublime de son mari, qu’elle blesse malencontreusement d’une goutte d’huile bouillante. Il disparaît alors, laissant la malheureuse à l’état de fugitive et de surcroît, enceinte. Elle se rend finalement à Vénus qui lui impose quatre épreuves successives assorties ici et là de quelques coups de fouets. Avec l’aide secrète d’Eros, elle surmonte ces épreuves et parvient jusqu’à Zeus qui lui offre la boisson d’immortalité, la rendant semblable aux dieux. Elle peut alors convoler en justes noces après un indissoluble mariage avec l’Amour.

On l’a compris, chacune de ces quatre épreuves est chargée d’un sens symbolique qu’il s’agit de décoder.

Le mot « Psyché » implique l’idée d’un principe vital, un souffle vital qui peut désigner par métaphore la personne même. Quoique latin, l’auteur a préféré le mot grec au latin « anima ». C’est, nous dit l’auteur, que le terme latin n’aurait pas évoqué l’idée « d’individualité personnelle » impliquée dans le terme grec. Psyché est belle, nous dit la fable. Elle est, dit l’auteur, porteuse par sa beauté de l’image de la déesse de l’amour, Vénus. Mais ce n’est l’image que et à ce titre c’est un sacrilège qui demande réparation, la pauvrette doit donc être sacrifiée.

Interprétation : la beauté est un transcendantal. Et même un sur-transcendantal.

Brièvement évoquée par l’auteur, car là n’est pas l’essentiel, l’histoire de la pensée peut pourtant aider les lecteurs potentiels à se familiariser avec ces « transcendantaux » qui sont philosophiquement définis comme des modalités de l’être. Tout commence avec le « vieux Parménide » comme disait Platon, qui l’honorait. Parménide voit que ce qui est, est « un ». L’un, le premier transcendantal dans l’histoire, et l’être sont « convertibles ». Puis vient le vrai, puisque les philosophes cherchent la vérité, pas seulement la sagesse. Et bon dernier historiquement mais premier dans l’ordre ontologique : le Bien ou le Bon. Ce qui est, est nécessairement bon, un, vrai et par conséquent est beau. Et pourtant, on a tardé à intégrer la beauté dans la « table des transcendantaux » (et on doit cette intégration à saint Bonaventure). Or, les transcendantaux ne se conçoivent pas comme une liste dans une improbable « Table » comme disaient les Scolastiques ou leurs commentateurs. Les transcendantaux sont des principes vivants – des « puissances ». Et c’est la grande originalité de la pensée métaphysique de l’auteur qu’il nous donne de comprendre bien mieux que ne saurait le faire l’aride réflexion philosophique ou l’abstraite métaphysique les relations comme la nature de ces puissances vivantes inhérentes à la psyché humaine, et le plus souvent inconscientes. 

Et en particulier de cet hyper transcendantal qui est la Beauté…

L’éveil, puisque la voie du désir est un éveil, c’est donc d’abord l’éveil aux transcendantaux : l’un, le bien, le vrai et le plus caché, la cause : « la cause transcendantale, qui constitue avec les autres transcendantaux l’être des choses, institue leur nécessité en tant qu’êtres créés, nécessité pour eux-mêmes dans la relation ontologique qui fonde leur existence, même dans le déroulement contingent de cette existence ». C’est la langue du métaphysicien. Psyché la met en image. Elle doit apercevoir en acte le transcendantal de l’un. C’est l’objet de la première épreuve, qui met aussi en jeu le transcendantal « cause ».

L’homme seul a le pouvoir de se connaître, autrement dit de connaître quelle est sa « cause propre » (sa causa sui, sa cause de soi) et la cause propre de l’homme c’est « son propre désir d’être ». Mais « il peut reconnaître ce désir comme l’ombre d’un Désir divin qui le créé ». Et cela demande un éveil. C’est tout l’enjeu des épreuves de Psyché lorsqu’elle se voit séparée d’Eros.

Qui donc est Psyché ? Ne déflorons pas au-delà de la bienséance littéraire. Elle est comme la métonymie de la totalité vivante humaine. Simple mortelle divinement belle, Psyché n’est pas aimée. Le mythe montre la dissociation entre l’Amour et la Beauté, dissociation qui est une offense à l’unité divine. C‘est dans le mystère de la divinisation que se retrouve la « Jalousie » de Dieu. « Le désir de soi et le désir de Dieu doivent être rendus à la parfaite unité ». Là encore c’est la langue du métaphysicien. Elle n’a rien d’abscons, il suffit pour la comprendre de suivre la petite jeune fille désemparée, terrifiée, désespérée et au bord du suicide, il suffit d’écouter les « voix invisibles » de la fable, comme celles du palais d’Eros (sans forme corporelle dit la traduction). Au terme des épreuves, il y a la divinisation : il y faudra bien des erreurs, des fautes, beaucoup de larmes et pas mal de coups de fouets.

Qu’est-ce que Psyché ? C’est l’instance de l’âme capable de réception de la beauté divine qu’elle manifeste. Le mythe nous montre quelque chose de la nature humaine que décrit l’Ecriture. Créé par Dieu, à son image, l’homme est d’une beauté divine qui n’est pas de ce monde mais qui est manifestée dans le monde. Le lent éveil de Psyché à ce qu’elle est réellement est la figure de notre propre éveil.

Il n’est nul besoin de savoir ce que sont les transcendantaux pour lire ce livre avec bonheur. C’est le propre du mythe comme aussi sa magie intrinsèque : le système d’images est de soi une parole. Fort bien restituée dans la traduction annotée, cette parole énigmatique déploie son mystère, autrement dit son réseau de significations comme autant de ces « voix invisibles » (sans forme corporelle) qui parlent à Psyché dans le palais d’Eros. Et la servent…

Le mythe parle d’une longue séparation. Pas tant que cela… Il suffit de savoir compter. Au terme de son initiation, Psyché met au monde l’enfant conçu du dieu divinement beau et inconnu. C’est une fille. Elle porte un nom qui n’a rien d’anodin, car tout est signifiant dans le mythe.

Nous le tairons parce qu’il est bon d’attiser la curiosité du lecteur et de susciter le désir de découvrir la voie du Désir.

La Colère

Cette conférence d’environ 2h, inscrite au sein d’un cycle sur les péchés capitaux a été donnée en mars 2010 à Genève. Jean-François nous y parle de la colère.

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