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Le bestiaire de la Bible : Recension par Marion Duvauchel

  

Le Bestiaire de la Bible – Jean-François Froger, (éditions DésIris -1994)

Recension – Marion Duvauchel

A la mémoire de Jean-Pierre Durand

Pendant longtemps, le terme « hapax » a qualifié les mots ou expressions impossibles à traduire de façon certaine parce qu’il n’en existe qu’une seule occurrence dans la littérature disponible. Par analogie, le Bestiaire de la Bible est un « hapax ». Il n’existe qu’un seul ouvrage de ce type dans l’abondante littérature qui traite de ce qu’on appelle le « symbolisme » terme aussi flou que la littérature sur le sujet : depuis les dictionnaires des symboles de toutes obédiences (emblèmes, attributs, symboles maçonniques) jusqu’à la psychanalyse la plus absconse (L’homme et ses symboles de Jung). Tous ces ouvrages généralement liés à la question des mythes, des rêves, des coutumes, maintiennent l’idée (aussi vague soit-elle) d’une connaissance accessible par le biais des symboles. Mais cette connaissance trouve son ancrage principal dans le champ de l’imaginaire.

Ecrit à deux mains, celles des deux esprits complices et complémentaires du bibliste et du zoologiste, on quitte avec ce livre le « symbolisme » pour entrer dans la fonction symbolique, fonction centrale dans une saine théorie de la connaissance. Elle viendra d’ailleurs, dans des ouvrages plus tardifs de l’auteur. Mais d’ores et déjà, il a semé dans chacun des chapitres, tout un jeu de clés qui dessinent une route, un chemin de connaissance. Formellement, on compte trente-six chapitres, mais d’animaux on en compte bien plus, car il faut compter les quaternités d’animaux, ceux qui vont un petit peu ensemble zoologiquement, ceux dont on ne soupçonnerait pas qu’ils appartiennent au genre animal, comme l’éponge, associée au fait « de retrouver la puissance des petits-enfants ». Qui n’en a pas rêvé ?

Le Bestiaire s’adresse à tous ceux qui pensent que l’homme ne se nourrit pas seulement d’équations mathématiques, de loisirs pas chers et de découvertes majeures sur Tik Tok. Ceux qui pensent ou sentent que la vie de l’homme ne s’enracine pas seulement dans la raison pure ou calculante, mais que l’homme entretient avec les choses du monde un rapport privilégié, qu’on appellera « symbolique » parce qu’il est commode de pouvoir nommer les choses dont on parle et qu’il est mieux encore de comprendre la réalité que le mot recouvre. Ce livre (illustré) ne peut qu’intéresser ceux qui désespèrent de la raison ou de la froide abstraction. Il y en a. Et parce qu’il draine aussi des années de patiente exégèse et une connaissance anthropologique aussi large que profonde, il s’adresse aussi à ceux qui ne trouvent pas une nourriture substantielle dans les bavardages théologiques. Car correctement entendu, le symbole est l’une des deux ailes de la connaissance : l’analogie. L’autre est la logique et elles ne sont pas concurrentes : on ne vole pas avec une seule aile. Voir sur ce point  le chapitre sur l’aigle.

Jean-François Froger affiche d’emblée l’ambition qui soutient son ouvrage : « il y a une véritable science du symbole (…) une connaissance qui s’établit expérimentalement, selon des procédures convenables (qui conviennent) à ce sujet particulier d’étude ».

Et cette procédure commence par une connaissance réelle de la chose réelle : le lion réel, le taureau réel, l’aigle réel, les oiseaux du ciel réels, le cochon réel…  Parce qu’il faut la connaissance réelle de l’animal étudié, chaque objet d’étude bénéficie de deux approches : d’une part celle du zoologue (Jean-Pierre Durand) qui fournit la notice zoologique savante et d’autre part l’analyse proprement symbolique qui intègre des aspects exégétiques, des questions relevant de la métaphysique ou de la théologie – pour construire précisément des analogies sûres. Car le ressort de la fonction symbolique, c’est l’analogie.

Il faut saluer le travail du zoologiste et l’ensemble de ces notices réalisées par Jean-Pierre Durand qui constituent une micro-encyclopédie de nos amies les bêtes.

On a dit et répété à l’envi que si le monde hébraïque privilégie les images, c’est parce qu’il s’agit d’une société « traditionnelle » de gens qui possédaient des troupeaux et vivaient sous des tentes en contact avec la nature. Ils connaissaient de près les scorpions, les serpents, les agneaux et tout un bestiaire qu’on retrouve dans l’Ancien Testament. Ça n’est pas complètement idiot mais c’est loin d’être satisfaisant. La contingence historique n’explique pas tout, et surtout pas l’essentiel, à savoir la notion même de Création et le texte qui donne les clés d’intelligibilité de la nature humaine : la Genèse. Si les animaux défilent devant Adam qui doit les nommer, c’est qu’ils président à la naissance du langage.

Ces choses du monde que l’on trouve dans les Ecritures (et dans le monde sensible qui est le nôtre) figurent des réalités intelligibles ; elles sont, dans la contingence, des formes qui existent en nous, dont le sens intelligible est porté par ces créatures que nous appelons les anges. Le protocole est précis, il demande du temps, de la patience, de la discipline (il est décrit dans des ouvrages plus tardifs, Structure de la connaissance avec le regretté Robert Lutz, mais aussi dans Enigme de la pensée). Car de même qu’il est « convenable » que les interprétations symboliques soient fondées en réalité, (les objets réels et non les formes mythologiques qui les véhiculent) il est convenable « de lire attentivement les Ecritures pour préserver l’exactitude des images concrètes dont se sert le texte pour signifier son sens ». La fonction symbolique requiert rigueur et précision.

Que figurent donc ces animaux que la Bible évoque ou mentionne ? La préface de Michel-Gabriel Mouret se présente comme une sorte de « bande-annonce » : ils sont, écrit-il, une « métaphore des mécanismes psychobiologiques dont l’homme ne maîtrise pas l’émergence (…) mais qu’il peut intégrer dans une alliance de conscience ». Cette alliance est la première des actions de Dieu au long de l’histoire. C’est l’alliance avec Noé, ce patriarche qui construit une arche pour y intégrer toutes les espèces animales et éviter qu’elles ne soient détruites sous les eaux du déluge. La leçon symbolique est claire : l’homme n’est pas un animal mais il contient en lui la totalité du monde animal. C’est aujourd’hui une réalité largement effacée et remplacée par le mythe de notre parenté avec les primates.   

Les animaux décrivent donc « (par les analogies réelles tirées de leurs caractéristiques zoologiques), la vie de la psyché humaine en son contact avec le corps et l’esprit ». Ils nous informent donc en profondeur. C’est pourquoi le premier chapitre décrit les Quatre Vivants, (les quatre Evangélistes) et les animaux qui leur sont associés : le lion de Marc, le taureau de Luc, l’aigle de Jean. (Matthieu n’a pas de représentant animal). Ils décrivent un parcours, un passage, une transformation : celle de l’homme psychique en l’homme spirituel. C’est le programme.

L’ouvrage fait ainsi découvrir le sens du dragon énorme, du grand poisson, du lézard, de la fourmi, des sauterelles dont se nourrissait Jean le Baptiste, de la panthère qui figure le « Tout animal » et de bien d’autres. Chaque titre est de soi une piste donnée au lecteur. L’araignée invite à considérer en tremblant la liberté angélique. Il y a « nombre et nombres » coassent les grenouilles et si le renard est si malin, c’est parce qu’il évite les pièges qui lui sont tendus. Oui, mais le lion aussi, qui dévore la gazelle.

Elle est l’emblème de l’élégance ! Qui pourrait y demeurer insensible ? Le symbolisme de la gazelle se comprend à partir du Cantique des Cantiques et dans une quaternité : antilope -gazelle-oryx–chamois. Et c’est ainsi qu’en quelques pages le lecteur est initié à ce terme mystérieux de la théologie : l’épectase. Le désir du Beau qui nous entraîne sans cesse et qui ne cesse de s’étendre. On trouve une version grecque de ce symbolisme dans Le mythe d’Eros et Psyché dans une nouvelle traduction de Bernard Verten, du même auteur.

Avec les oiseaux du ciel nous apprenons qu’il ne faut pas introduire de calcul dans les processus d’inspiration et avec le lézard l’importance de la distinction entre le pur et l’impur.

Ceux qui, comme moi, connaissent un peu les arguties des Scolastiques savent que Duns Scott et Thomas d’Aquin se sont chamaillés sur la question du principe d’individuation. Ils l’ont fait dans une langue technique un peu obscure, voire ardue, pour ne pas dire rébarbative, au moins pour ceux qui ne disposent pas du temps et de la patience nécessaire. Duns Scott s’est même fendu d’un livre intitulé Le principe d’individuation. C’est de la haute métaphysique sur fond de discussion théologique.

Ô merveille, cette métaphysique devient accessible à partir du cochon. Cela mérite d’être souligné et c’est pourquoi il est l’animal tout choisi pour donner un coup de projecteur sur la question (philosophique) de la liberté humaine. L’auteur rappelle d’abord un point essentiel : « les parents ne font que communiquer les conditions charnelles de l’existence, non la vie même de l’âme. Ils communiquent l’espèce, non l’individu. L’homme ne possède pas en lui-même son principe d’individuation. Il faut qu’il veuille son unité selon un principe qu’il doit choisir délibérément. Il peut choisir de s’individuer dans son groupe naturel, un peu comme un animal : disons sa famille (restreinte ou élargie), sa tribu, sa secte, sa « Oumma », son groupe d’appartenance comme disent les sociologues, ses copains d’abord. Il peut aussi s’individuer selon une divinité parce qu’il entre en contact avec un archétype qui le subjugue ». Prolongeons… Il devient sectateur, gourou ou illuminé. Toutes les pratiques occultistes mettent ainsi en contact avec ces « archétypes », entendez « démons ». L’homme peut aussi refuser tout principe d’individuation comme le bouddhisme semble y prétendre. Ce n’est qu’illusion car le bouddhiste s’individue selon la divinité qu’on appelle le Bouddha. Voilà qui pourrait nous éclairer par ailleurs sur le principe d’individuation dans des sociétés aussi inégalitaires que l’islam où il est interdit de choisir son principe d’individuation.

Ce qui fait que je suis « moi », c’est d’abord bien sûr que je suis fils de… (fille de…). C’est le début de la construction humaine et un conditionnement inévitable. C’est aussi le choix radical du chrétien. « L’homme peut aussi renoncer à construire sa propre hypostase humaine et choisir de s’individuer en recevant en lui-même le Verbe divin, pour être adopté comme Fils de Dieu ». Voilà qui éclaire un dogme fondamental du christianisme : l’Incarnation.

Sans l’Incarnation (du Verbe), cette individuation serait impossible et les hommes ne pourraient que servir de suppôt aux démons ou construire une individuation purement humaine, injuste en sa racine ». Entre la brute animale ou la satanisation… Car cette individuation humaine est source de cette surenchère que l’on ne connaît que trop dans la société humaine et qui s’affirme dans la soif de prestige, d’argent de pouvoir, d’apparat ou tout autre idole à laquelle l’homme s’est soumis. C’est la structure mimétique mise en évidence par René Girard. Choisir le Christ, c’est renoncer à construire son « moi » et ses étayages les plus divers, ses fictions, ses illusions et le besoin de se prévaloir d’être le meilleur, la plus belle, le plus doué etc…

Pourquoi donc le porc est-il considéré comme un animal impur ? Manger de la chair de porc, dit l’auteur, » est compris dans une série d’actes qui ont pour objet le culte des esprits mauvais ». Pourquoi donc les démons quittent le corps du possédé pour entrer dans un troupeau de porc. Un démon pour chaque porc… Oui, mais que de démons un seul humain peut entretenir en lui. Jusqu’à la désintégration.

Ce livre ouvre bien des portes et bien des perspectives, propres à chaque animal étudié. Il éclaire en particulier bien des questions que la théologie traite abstraitement ou trop techniquement. Mieux encore, la description minutieuse de ce monde animal et l’ensemble des interprétations qui en sont donné, fondée sur des analogies rigoureuses, livre une connaissance vraie de la symbolicité de l’homme, dans sa nature humaine. Et elle donne des clés précieuses et inédites « sur la vie de la psyché en son contact avec le corps et l’esprit ».

Disons-le, sur la vie de l’âme…

Une vie incorruptible

Pour une évangélisation nouvelle par le bon usage des paraboles dans l’annonce du royaume de Dieu
Paru le 11 avril 2025

La nouveauté ne peut pas venir du monde des possibilités déjà éprouvées, mais de l’instauration de nouvelles possibilités par la liberté créatrice, pour faire éclater la nouveauté de la vie.

C’est la clé de ce livre ; ce sera peut-être difficile à accepter, car il propose de changer le paradigme de l’interprétation des Écritures, en introduisant l’étude de la fonction symbolique des objets et l’usage d’une nouvelle logique (quaternaire).

Il fallait aussi mettre le doigt sur la plaie de la crise contemporaine du christianisme, manifeste dans l’apostasie massive des peuples européens, pour éveiller la soif d’une nouvelle compréhension à partir de la résurrection de Jésus, après laquelle il souffle sur ses disciples pour « ouvrir leurs intelligences ». Les paraboles de Jésus sont alors entendues comme hymne à la joie, en recevant les prémices d’une vie incorruptible. Telle pourrait être une « nouvelle évangélisation » ?

Mon royaume ne vient pas de ce monde

Conférence EEChO Pentecôte 2024

Donnée en visio conférence durant la session de Pentecôte d’EEChO les 19 et 20 mai 2024, Jean-François explique ici comment comprendre la phrase du Christ : « Mon royaume n’est pas de ce monde ».

Grâce à Jean le Baptiste qui annonce l’arrivée du Royaume des Cieux et à Isaïe qui l’a également prophétisé et enfin aux paroles de Jésus Lui-même, comment comprendre ce qu’est le Royaume des Cieux ?

Écoutez cette conférence et n’hésitez pas à nous écrire en retour !

Mon royaume ne vient pas de ce monde – Partie 1
Mon royaume ne vient pas de ce monde – Partie 2

Préface : Le livre de la Création

Ce livre s’adresse à tout homme assoiffé de sens et qui cherche à connaître la nature humaine. Le lecteur bienveillant sera enrichi d’une nouvelle connaissance, pleine de surprises et d’étonnements.

On notera d’abord, en parcourant patiemment avec l’auteur les versets du récit fondateur de la Genèse, trop commenté mais très peu connu, des nouveautés dans la méthode d’approche. Habituellement, la tradition théologique, et même philosophique, a reçu la Révélation divine comme une source inspirée, mais elle a tenté de comprendre la Parole divine à l’intérieur des paramètres de la métaphysique classique, entièrement fondée sur la logique binaire aristotélicienne. Les grands théologiens-philosophes, en tête Maïmonide et saint Thomas d’Aquin, ont échappé au réductionnisme rationaliste ou à la double vérité grâce à leur foi, mais ils n’ont pas vu que la Révélation même, dans ses images multiples et parfois bizarres, contient
de façon impliquée une logique propre, extrêmement précise, et apte non seulement à dégager la cohérence inouïe de la Parole de Dieu, mais surtout à fournir l’instrument avec lequel la foi doit discerner dans son effort intellectuel l’interprétation que la Parole divine donne de l’homme.

La tradition inspirée interprète l’homme, et l’interpelle comme être libre et appelé à participer de la vie intime de Dieu. Cela veut dire que la Révélation apporte à l’homme les connaissances nécessaires pour qu’il assume son identité dans un assentiment rationnel et fonde ainsi son chemin de liberté. Ces connaissances ne peuvent provenir ni de l’expérience sensible, source de la philosophie par abstraction, ni de l’imagination, toujours mythologique. Il y a vraiment de l’inconnaissable, et une révélation veut nous communiquer précisément ce que nous ne pouvons pas connaître. Mais elle le fait avec les instruments de la rationalité humaine, qui sont l’analogie et la logique, qui prennent dans la révélation divine une allure propre très spéciale, apte à faire comprendre la parole révélée comme un chemin de transformation spirituelle de l’homme dans son effort d’écoute et de compréhension : la rationalité de la révélation est décrite dans cet ouvrage en déployant l’analogie de la fonction symbolique et en exposant la logique quaternaire, vraie découverte de l’auteur. Loin d’être déroutant, l’effort de fondation d’une logique quaternaire, déployé verset après verset dans ce commentaire, offre un instrument précieux pour un regard unifié dans beaucoup de domaines, parce qu’il s’agit de la logique propre de la révélation et de la création même. Cette découverte constitue, par ailleurs, le grand apport de l’étude, et elle vient à son heure.

Nous vivons, en effet, les temps d’une profonde crise de la raison humaine et de l’intelligence de la foi. Peut-être les deux crises se sont unies pour la première fois dans l’histoire. D’une part, on parle de la mort de Dieu et de la mort de l’homme, réduit à la pure biologie d’un animal qui a eu de la chance. Heidegger a proclamé que l’homme est un « être pour la mort » ; la culture du dernier siècle de façon scandaleuse et celle du nôtre avec l’endormissement non moins sanglant induit par les moyens techniques, se sont chargées d’apporter l’évidence de la mort comme dernier horizon de l’humain. Mais Heidegger est un naufragé de la même métaphysique qu’il critiquait, et tous les deux se noient sous nos yeux dans les eaux confuses de l’être et du néant. Les tenants de notre culture sont fils de naufragés et l’humanité de l’homme s’effondre avec eux.

D’autre part, l’intelligence même de la foi est exposée aux risques des évidences culturelles non purifiées, dont l’auteur signale un usage inconscient presque indépassable dans notre théologie et notre exégèse, se manifestant par la conviction que, de toute façon, la révélation (si au moins elle est admise) est recouverte par le langage mythologique d’un peuple particulier, bien situé dans sa spécificité ethnique hébraïque. L’effort de compréhension
de la révélation consisterait donc en la découverte-construction d’un noyau intellectuel abstrait qu’il s’agirait de dégager et de traduire à l’universel. Ce noyau abstrait serait la sagesse de la révélation, en rien différente de la sagesse des autres mythologies de l’humanité. Si révélation il y a, elle serait un nouveau fruit du langage, toujours maternel à l’occasion, mais non pas l’évidence de la Parole paternelle qui appelle l’homme à la pensée.

Ce livre tranche fort dans les habitudes exégétiques. Penser c’est décider, c’est suivre la parole paternelle au risque de l’interprétation et de la transformation radicale de la profondeur humaine, jusqu’à trouver la pensée de Dieu qui nous pense : cogitor, ergo sum. La révélation hébraïque n’est pas ethnologique, mais anthropologique, on ne la comprend pas si on l’enferme dans l’imagination mythique ou dans les catégories habituelles de la pensée ; seul comprend celui qui fait l’effort d’apprendre la nature humaine en recevant et dégageant la logique propre de la Parole de Dieu, une logique inspirée. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’on est intelligent qu’on peut lire et interpréter l’Écriture Sainte, mais c’est en lisant attentivement et avec piété (la logique est la piété de la pensée) l’Écriture Sainte qu’on devient vraiment intelligent.

L’Écriture apprend à penser. Le signe indubitable de l’inspiration de la Parole est précisément son opposition à la tendance naturelle de notre imagination. C’est dire que la lecture de ce livre va requérir du lecteur un grand effort de purification et un exercice nouveau de sa rationalité, parce que l’inspiration ne s’oppose pas à la pensée, au contraire, elle constitue sa source et sa richesse.

La difficulté de ce livre coïncide donc avec sa plus haute valeur : c’est la proposition d’un nouveau paradigme. Nous nous trouvons dans la possibilité historique, à l’intérieur de cette époque qui vit peut-être la première crise vraiment chrétienne de l’histoire, de fonder une nouvelle métaphysique à partir de la logique propre à la révélation. Pour la découvrir, il faut avoir entrevu, plein de reconnaissance et d’admiration, la cohérence entre chaque expression de l’Écriture et chaque geste et parole du Seigneur Jésus. Ce livre pose seulement un commencement, c’est justement le bereshit, le principe, mais c’est le plus important. La compréhension juste de la Genèse-principe est la condition pour pouvoir découvrir la cohérence du reste des étapes de la révélation, jusqu’à l’Apocalypse de saint Jean. Cette cohérence de toutes les paroles de la Bible avec la Parole en personne, le Verbe de Dieu, rayonne avec une telle profondeur et beauté qu’elle transforme intérieurement et radicalement la conception de la nature humaine. Comme dit admirablement saint Grégoire de Nazianze : « Mon fils, si tu désires les paroles, tu désires ce qu’il y a de meilleur. Moi aussi je suis réjoui par les paroles que le Christ-roi a données aux mortels comme la lumière de vie, comme le don le plus précieux sous la voûte du ciel. Celui qui possède plusieurs titres se réjouit lui-même et le plus quand on le nomme la Parole… Les paroles sont fondement de vie, ce sont elles qui m’ont distingué des animaux sauvages, c’est avec elles que j’ai bâti des villes et inventé des lois, c’est avec elles que je célèbre la puissance de Dieu… »1

Beaucoup de théologiens de la génération qui nous précède ont entrevu le nouveau fondement que ce livre nous offre, mais ils n’ont pas, peut-être, été capables de vraiment l’articuler : c’est que la racine ultime de l’être est la relation, l’être est relation, et sa source est la relation divine du Dieu Trinitaire. Ce nouveau principe, que ce livre met au jour avec clarté et précision, est lumière dans les ténèbres du présent, déploiement de cette première parole divine appelant à la lumière et couronnant son oeuvre avec un : tout est très bon, tout est vraiment beau, l’homme est un être pour la vie !

Profondément enraciné dans la tradition des grands commentaires juifs et chrétiens de l’ Hexaémeron, l’œuvre des six jours (Philon, Rachi, Origène, Basile le Grand, Augustin, Bonaventure…), ce livre ne se présente pas, cependant, comme un commentaire des commentaires, ni même comme un nouveau chaînon dans la série habituelle des travaux universitaires. La loi de fer de la correction politique, inconsciemment assumée et apparemment indépassable, qui contrôle actuellement l’enseignement et le travail intellectuel, veut que la recherche ne soit rien d’autre qu’une accumulation d’opinions et de points de vue, sans que le chercheur et l’étudiant aient à prendre parti et à décider de la vérité. Matrix veut bien garder ses frontières, et proclame sévèrement ses consignes et ses interdictions : cherchez dans toutes les directions possibles, agrandissez vos appareils de citations, mais, surtout et à tout prix, protégez-vous de ceux qui disent avoir trouvé ! Il est surtout interdit de trouver ! On comprend bien que ce nouveau mensonge de notre vieille collection d’évidences culturelles non critiquées provient de la peur de la vérité. Mais cette peur et le système qu’elle engendre se révèlent dangereusement stérilisants pour la théologie, parce qu’ils court-circuitent précisément la question fondatrice de l’homme tout court : au-delà de l’usage économique et des lois de la statistique, quel est le sens de l’humanité de l’homme ? L’Église et la théologie ont à réaliser un profond discernement au service de la foi et de l’humanité de l’homme, sous peine de rester congelées dans la glaciation spirituelle générale du temps présent. Jean-François Froger fait couler avec son livre un ruisseau de lave ardente pour faire s’effondrer le glacial, parce qu’il est un de ceux qui ont trouvé, ou qui se sont laissés trouver. Il nous communique, dans ses phrases de diamant taillant, sa joie d’avoir trouvé, conscient que le prix à payer pour la rencontre avec la Vérité, c’est souvent la solitude et la souffrance… mais aussi la fécondité.

Le travail théologique trouvera dans ce livre un vrai grenier de semences pour une nouvelle évangélisation. Il faudra seulement faire l’effort d’une étude patiente et espérer, comme dans les paraboles de Jésus, la croissance de tout ce qui y est impliqué. Ce livre est le fruit d’une grande espérance. Comme a dit saint Jean de la Croix, l’obscurité de la nuit nous semble épouvantable et définitive justement dans les moments qui précèdent la naissance du jour. La crise de l’homme oubliant la grandeur divine de sa propre nature est une vraie nuit de l’esprit. Mais celui qui sera capable d’écouter de façon juste pourra percevoir dans les nuages du présent l’aube du Jour venant !

  1. Grégoire de Nazianze, Nicoboulos à son fils, Carmen II, II, 5, v. 1-6, 165-193, PG 37,
    1521 et 1533 sv.


Père Francisco José López Sáez
Professeur de théologie spirituelle à l’Université pontificale de
Comillas des jésuites de Madrid, de spiritualité et liturgie des
Églises d’Orient à l’Université Ecclésiastique San Dámaso,
et de théologie dogmatique et oecuménisme au Séminaire de
Ciudad Real

Moïse et Œdipe

Dans cette série de 10 émissions, diffusées en 2018, 2019, Jean-François nous parle du mythe bien connu d’Œdipe. Bien connu, vraiment ? Vous serez surpris de ce que vous allez entendre, et surtout de comprendre que la vie de Moïse est tout aussi symbolique et « mythique », c’est à dire ayant un sens caché.

Le prochain livre de Jean-François est précisément sur le sujet abordé dans ces émissions. Cliquez ici pour accéder à la page de ce livre.

1 – Moïse et Œdipe
2 – Moïse et Œdipe
3 – Moïse et Œdipe
4 – Moïse et Œdipe
5 – Moïse et Œdipe
6 – Moïse et Œdipe
7 – Moïse et Œdipe
8 – Moïse et Œdipe
9 – Moïse et Œdipe
10 – Moïse et Œdipe