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D’un corps à l’autre : Recension par Marion Duvauchel

D’un corps à l’autre
Apparitions, bilocations, EMI, résurrection : le corps spirituel mis en lumière
Père Jean-Claude HANUS, Éditions Grégoriennes, 2023
Recension : Marion Duvauchel

Un gros livre est un grand malheur disait le philosophe allemand Schelling. D’un corps à l’autre est peut-être un « gros livre », mais c’est surtout un « grand » livre, traversé par un projet inédit, audacieux, et même pour tout dire, un projet qui fait rêver, celui « que l’on n’arrive pas au ciel dépaysé ».  

Question d’autant plus saugrenue en apparence qu’elle n’intéresse plus les chrétiens. Un prêtre qui a eu l’idée d’interroger ses paroissiens sur leur désir du ciel, a scandalisé non seulement ses ouailles, mais aussi la hiérarchie catholique. Le père J.-C. Hanus le dit gentiment, mais enfin il le dit, l’Église recueille aujourd’hui les fruits d’un cadre de réflexion vermoulu, celui de l’âme et du corps. Un corps corruptible et une âme immortelle, celui-là partant pourrir dans le tombeau ou brûler dans l’incinérateur, celle-ci partant pour le royaume des cieux pour y entrer selon son état : directement pour les grands saints, après une session de purification de durée variable pour la plupart, et pour les têtus qui auront refusé jusqu’au bout l’amour et le pardon divin, ce qu’on appelle l’enfer, concept (et réalité) dont on a réussi à se débarrasser presque complétement.

D’où la question du ciel : comment arriver là-haut en sachant où l’on se trouve et par conséquent en étant capable de se comporter comme il se doit, avec le vêtement adéquat, la robe blanche de la parabole de l’Évangile. Dit comme ça, ça a l’air d’une bande dessinée pour enfant, mais l’affaire est très sérieuse : « reporter à la fin des temps – autrement dit, à peu de choses près, sine die – la récupération d’un corps entraîne des doutes sur Dieu et sur ses desseins » (p. 256). Et des doutes sérieux.

La Résurrection est un dogme, impossible donc pour le chrétien de le rejeter. Il a été pendant des siècles développé dans la topique duelle – la séparabilité – de l’âme et du corps et dans celle, paulinienne de l’âme, du corps et de l’esprit. Cette « approche conceptuelle » de la résurrection, qualifiée par le grand théologien Romano Guardini « d’expédient » qui « fait violence à la vie ». Car celle-ci, le dit encore avec force Guardini, est, dans son essence, bipolaire : « Il s’agit d’une réelle unité, si étroite et si forte, qu’aucun de ses côtés ne peut être, ni être pensé, sans sa contrepartie. » (La polarité, p. 144). Le père Jean-Claude le dit gentiment mais clairement : « l’Église est en partie responsable de ce désastre » qu’est la désaffection des chrétiens, et il en donne une raison qu’il juge essentielle : « (la) relégation du recouvrement du corps à la fin du monde en le plaçant hors de vue, hors de notre champ opératoire, a sans doute agi à bas bruit depuis des siècles ». C’est la question des « âmes séparées », qui attendent dans la vision béatifique qu’arrive enfin le dernier élu, celui qui signe la fin de l’Histoire et le basculement définitif dans l’Amour.

L’auteur commence donc par présenter les « cadres » de son travail d’exploration – cadres qui mobilisent la théologie et l’anthropologie – et exploration qui conduit au cœur théologique (et mystique) de ce désir du ciel : la Résurrection. Celle du Christ d’abord ; la mienne et la vôtre ensuite. Enfin, la question que tout chrétien ne peut manquer de se poser, « la résurrection et après » ?

Faut-il jeter à la corbeille la traditionnelle topique de l’âme et du corps ? Non, il s’agit de réinterroger, en l’élargissant, la conception du corps qui a prévalu jusqu’à aujourd’hui. Ainsi au long de trois chapitres successifs, l’auteur revoit la plupart des thématiques théologiques mais aussi catéchétiques véhiculées par ce dogme essentiel de la Résurrection. Nous n’en retiendrons que deux : la question des « âmes séparées », et celle du Jugement (avec ses deux volets, le jugement individuel et celui qu’on appelle « dernier », celui qui fait couler à gogo l’encre millénariste). À la traditionnelle définition de Thomas d’Aquin, l’âme est la forme du corps, il préfère (sans que cela s’y substitue) l’idée d’un « cœur de l’âme » en étroite connexion, d’un côté avec l’Esprit de Dieu (le sanctuaire, la fine fleur de l’âme, ce for intérieur où le démon ne peut accéder : c’est le lieu où Dieu parle) et de l’autre avec le corps. Car – et c’est là un axiome – « Toutes les choses vont par deux, en vis-à-vis, et Dieu n’a rien fait de déficient. Une chose souligne l’excellence de l’autre, qui pourrait se lasser de contempler sa gloire ? » (Si 42, 24-25)

La Résurrection, c’est aussi la question de la vie divine et donc de la divinisation de l’homme. La théologie classique déduit « les propriétés habituelles (du corps ressuscité) de l’Écriture et non d’une physique. (…) Elle ne peut donc accorder au corps de résurrection qu’un statut surnaturel, quasi transcendant. » (p. 374)

L’auteur le dit avec un aplomb tranquille : « la résurrection est naturelle », puisque tout le monde ressuscite (« Si les morts ne ressuscitent pas alors le Christ n’est pas ressuscité. » 1Co 15, 16). Mais il faut faire l’hypothèse de l’existence d’un « corps spirituel » donné dès la conception sous forme de « germe », une semence d’incorruptibilité appelée à croître et à se développer, à se manifester sous différentes formes jusqu’à la glorieuse. Comment dès cette terre, tisser le corps de résurrection, – la vie résurrective » – corps appelé à la divinisation par grâce ? Au demeurant, le raisonnement a quelque chose d’imparable : si le corps de l’homme est un temple, alors on comprend mal comment son âme devrait attendre dans le ciel, privée de toute possibilité d’agir (il y faut un corps), un temps indéterminé. Selon la théologie classique, jusqu’à la Parousie.

Il suffit de réfléchir : « la vision béatifique » des saints dans le ciel requiert au moins une paire d’yeux. De ce corps terrestre, il ne nous resterait donc que le regard ? Comme si dans le ciel, ne régnait que la pulsion scopique ! Mais non, rappelle l’auteur, les saints agissent, ils ne font pas que prier avec leur âme immortelle. Et de rappeler – c’est un homme de foi – l’apport décisif de la petite sainte de Lisieux sur cette question : elle a voulu, et d’un grand désir, passer son ciel à faire du bien sur la terre. Que voilà un grand Boddhisattva ! De plus elle est apparue dans son corps de gloire à plusieurs personnes dès sa mort. En leur prodiguant gestes de tendresse et même billets de banque (Gallipoli, 1910). Voilà qui ouvre des portes à une saine approche de ce qu’on appelle la vie mystique. L’entrée dans le royaume signifie la béatitude et « le corps doit y participer pleinement ». Oui, mais quel corps, puisque le substrat matériel visible est voué à la désagrégation ?

Mais le corps spirituel, bien sûr.  Voilà qui sort la pensée catholique de bien des ornières.

Les « actes du gouvernement divin ont quelque chose de surprenant » ; devant l’oubli du ciel de bien des chrétiens, devant l’impéritie de la pensée théologique, le père fait preuve d’une indéniable intrépidité quand il interprète tout un ensemble de phénomènes mystiques ou de type paranormal. Il se pourrait bien « que le Seigneur s’y prenne autrement pour rappeler aux affairés qu’on ne peut pas escamoter le problème de la mort et de ses conséquences ». Ce serait le sens de ces expériences troublantes auxquelles il consacre tout un long chapitre – et il n’a pas lésiné : apparitions, bilocations, expérience de mort imminente, tous phénomènes dont il est impossible de « rendre compte à partir des catégories élaborées en ce monde » et auxquels au mieux, on répond que l’homme est fait d’un corps et d’une âme » (p. 385).  Il a raison de dire qu’il ne faut pas demander à l’expérience ce qu’elle ne peut donner et qu’« il est impensable d’aboutir à une théorie des EMI (expériences de mort imminente) à partir de l’expérience (…). Mais on peut partir de la physique actuelle pour comprendre ce qui s’y manifeste sensiblement ; et partir des Écritures pour comprendre ce qu’elles signifient – ou à quoi elles renvoient spirituellement (p. 388) » ? Parce que nous sommes dans une période cruciale de l’Histoire – qui oserait le contredire (la folie du transhumanisme, la théorie du genre, l’éviction du père, et donc du fils, l’avortement et l’euthanasie, la remise en cause du sens du mariage…) – il voit la massivité des EMI comme un acte puissant de miséricorde dans un monde d’orgueil et d’ultra matérialisme.

Sa mise en garde est à prendre très au sérieux contre « la tentation, pour beaucoup, de reprendre pied dans les anciens paradigmes, pour ne pas avoir à capituler humblement, et réaborder ces questions à nouveaux frais, tant au niveau théologique que scientifique » (p. 435). Elle s’adresse au monde chrétien dans son ensemble, et sans doute aussi, discrètement, aux cercles ecclésiastiques les plus crispés et les plus dogmatiques.

Bien sûr, entre le corps spirituel et son mode glorieux, il reste bien des questions. Ce livre ouvre des perspectives, on ne saurait le lui en faire reproche, bien au contraire. Il dégage – enfin – l’horizon de la pensée fermé par une théologie abstraite et sans renouvellement.

« Comment ne pas arriver au ciel dépaysé » ? Autrement dit, comment arriver au ciel dûment préparé ? Mais avec un corps spirituel arrivé à maturité bien sûr. Fait de quoi ? Mais de toute une « vie résurrective ». Pour certains, une vie cachée en Dieu, mais qui se donne parfois à voir, à travers ces phénomènes qu’on appelle « mystiques ». Pour d’autres, une plus grande visibilité parce qu’on ne met pas la lumière sous le boisseau. Pour tous ceux qui ont choisi la Vie, une vie qui se tisse et se file dans et avec le temps des hommes, dans un corps souvent malheureux, parfois maltraité, diminué par l’âge, la maladie, le handicap, mais qui est la condition nécessaire (et non suffisante) d’une existence de bonté, de charité, d’exigence de vérité et de justice, de pardons donnés et reçus, ce qu’on appelle « servir » et qui n’a de sens pour un chrétien que dans l’amour de son Seigneur. Nous aurons toutes chances alors d’arriver dans le ciel comme un enfant, sans appréhension, corps et âme unis car les deux forment un couple insécable. Corps spirituel prêt et apte à la divinisation et âme totalement spiritualisée, avec l’espoir de nous y voir accueilli en fils ou en fille, en ami et en amie, et de connaître enfin ces modalités relationnelles auxquelles nous aspirons tous. Le ciel, c’est une vie divine, libre, la vie même de Dieu, en son Fils et dans son Esprit, une vie de relations en plénitude dans la bienheureuse et parfaite transparence des intelligences droites, des consciences pures et des cœurs aimants. Tout cela fort bien décrit par un homme de foi, n’ayant pas oublié que Joseph Ratzinger, en 1968, encourageait philosophes et théologiens à prendre exemple sur les physiciens qui, avec la mécanique quantique, avaient courageusement changé de paradigme et d’outils pour « y comprendre quelque chose »… On salue, on rend grâce, rompez.

Le bestiaire de la Bible : Recension par Marion Duvauchel

  

Le Bestiaire de la Bible – Jean-François Froger, (éditions DésIris -1994)

Recension – Marion Duvauchel

A la mémoire de Jean-Pierre Durand

Pendant longtemps, le terme « hapax » a qualifié les mots ou expressions impossibles à traduire de façon certaine parce qu’il n’en existe qu’une seule occurrence dans la littérature disponible. Par analogie, le Bestiaire de la Bible est un « hapax ». Il n’existe qu’un seul ouvrage de ce type dans l’abondante littérature qui traite de ce qu’on appelle le « symbolisme » terme aussi flou que la littérature sur le sujet : depuis les dictionnaires des symboles de toutes obédiences (emblèmes, attributs, symboles maçonniques) jusqu’à la psychanalyse la plus absconse (L’homme et ses symboles de Jung). Tous ces ouvrages généralement liés à la question des mythes, des rêves, des coutumes, maintiennent l’idée (aussi vague soit-elle) d’une connaissance accessible par le biais des symboles. Mais cette connaissance trouve son ancrage principal dans le champ de l’imaginaire.

Ecrit à deux mains, celles des deux esprits complices et complémentaires du bibliste et du zoologiste, on quitte avec ce livre le « symbolisme » pour entrer dans la fonction symbolique, fonction centrale dans une saine théorie de la connaissance. Elle viendra d’ailleurs, dans des ouvrages plus tardifs de l’auteur. Mais d’ores et déjà, il a semé dans chacun des chapitres, tout un jeu de clés qui dessinent une route, un chemin de connaissance. Formellement, on compte trente-six chapitres, mais d’animaux on en compte bien plus, car il faut compter les quaternités d’animaux, ceux qui vont un petit peu ensemble zoologiquement, ceux dont on ne soupçonnerait pas qu’ils appartiennent au genre animal, comme l’éponge, associée au fait « de retrouver la puissance des petits-enfants ». Qui n’en a pas rêvé ?

Le Bestiaire s’adresse à tous ceux qui pensent que l’homme ne se nourrit pas seulement d’équations mathématiques, de loisirs pas chers et de découvertes majeures sur Tik Tok. Ceux qui pensent ou sentent que la vie de l’homme ne s’enracine pas seulement dans la raison pure ou calculante, mais que l’homme entretient avec les choses du monde un rapport privilégié, qu’on appellera « symbolique » parce qu’il est commode de pouvoir nommer les choses dont on parle et qu’il est mieux encore de comprendre la réalité que le mot recouvre. Ce livre (illustré) ne peut qu’intéresser ceux qui désespèrent de la raison ou de la froide abstraction. Il y en a. Et parce qu’il draine aussi des années de patiente exégèse et une connaissance anthropologique aussi large que profonde, il s’adresse aussi à ceux qui ne trouvent pas une nourriture substantielle dans les bavardages théologiques. Car correctement entendu, le symbole est l’une des deux ailes de la connaissance : l’analogie. L’autre est la logique et elles ne sont pas concurrentes : on ne vole pas avec une seule aile. Voir sur ce point  le chapitre sur l’aigle.

Jean-François Froger affiche d’emblée l’ambition qui soutient son ouvrage : « il y a une véritable science du symbole (…) une connaissance qui s’établit expérimentalement, selon des procédures convenables (qui conviennent) à ce sujet particulier d’étude ».

Et cette procédure commence par une connaissance réelle de la chose réelle : le lion réel, le taureau réel, l’aigle réel, les oiseaux du ciel réels, le cochon réel…  Parce qu’il faut la connaissance réelle de l’animal étudié, chaque objet d’étude bénéficie de deux approches : d’une part celle du zoologue (Jean-Pierre Durand) qui fournit la notice zoologique savante et d’autre part l’analyse proprement symbolique qui intègre des aspects exégétiques, des questions relevant de la métaphysique ou de la théologie – pour construire précisément des analogies sûres. Car le ressort de la fonction symbolique, c’est l’analogie.

Il faut saluer le travail du zoologiste et l’ensemble de ces notices réalisées par Jean-Pierre Durand qui constituent une micro-encyclopédie de nos amies les bêtes.

On a dit et répété à l’envi que si le monde hébraïque privilégie les images, c’est parce qu’il s’agit d’une société « traditionnelle » de gens qui possédaient des troupeaux et vivaient sous des tentes en contact avec la nature. Ils connaissaient de près les scorpions, les serpents, les agneaux et tout un bestiaire qu’on retrouve dans l’Ancien Testament. Ça n’est pas complètement idiot mais c’est loin d’être satisfaisant. La contingence historique n’explique pas tout, et surtout pas l’essentiel, à savoir la notion même de Création et le texte qui donne les clés d’intelligibilité de la nature humaine : la Genèse. Si les animaux défilent devant Adam qui doit les nommer, c’est qu’ils président à la naissance du langage.

Ces choses du monde que l’on trouve dans les Ecritures (et dans le monde sensible qui est le nôtre) figurent des réalités intelligibles ; elles sont, dans la contingence, des formes qui existent en nous, dont le sens intelligible est porté par ces créatures que nous appelons les anges. Le protocole est précis, il demande du temps, de la patience, de la discipline (il est décrit dans des ouvrages plus tardifs, Structure de la connaissance avec le regretté Robert Lutz, mais aussi dans Enigme de la pensée). Car de même qu’il est « convenable » que les interprétations symboliques soient fondées en réalité, (les objets réels et non les formes mythologiques qui les véhiculent) il est convenable « de lire attentivement les Ecritures pour préserver l’exactitude des images concrètes dont se sert le texte pour signifier son sens ». La fonction symbolique requiert rigueur et précision.

Que figurent donc ces animaux que la Bible évoque ou mentionne ? La préface de Michel-Gabriel Mouret se présente comme une sorte de « bande-annonce » : ils sont, écrit-il, une « métaphore des mécanismes psychobiologiques dont l’homme ne maîtrise pas l’émergence (…) mais qu’il peut intégrer dans une alliance de conscience ». Cette alliance est la première des actions de Dieu au long de l’histoire. C’est l’alliance avec Noé, ce patriarche qui construit une arche pour y intégrer toutes les espèces animales et éviter qu’elles ne soient détruites sous les eaux du déluge. La leçon symbolique est claire : l’homme n’est pas un animal mais il contient en lui la totalité du monde animal. C’est aujourd’hui une réalité largement effacée et remplacée par le mythe de notre parenté avec les primates.   

Les animaux décrivent donc « (par les analogies réelles tirées de leurs caractéristiques zoologiques), la vie de la psyché humaine en son contact avec le corps et l’esprit ». Ils nous informent donc en profondeur. C’est pourquoi le premier chapitre décrit les Quatre Vivants, (les quatre Evangélistes) et les animaux qui leur sont associés : le lion de Marc, le taureau de Luc, l’aigle de Jean. (Matthieu n’a pas de représentant animal). Ils décrivent un parcours, un passage, une transformation : celle de l’homme psychique en l’homme spirituel. C’est le programme.

L’ouvrage fait ainsi découvrir le sens du dragon énorme, du grand poisson, du lézard, de la fourmi, des sauterelles dont se nourrissait Jean le Baptiste, de la panthère qui figure le « Tout animal » et de bien d’autres. Chaque titre est de soi une piste donnée au lecteur. L’araignée invite à considérer en tremblant la liberté angélique. Il y a « nombre et nombres » coassent les grenouilles et si le renard est si malin, c’est parce qu’il évite les pièges qui lui sont tendus. Oui, mais le lion aussi, qui dévore la gazelle.

Elle est l’emblème de l’élégance ! Qui pourrait y demeurer insensible ? Le symbolisme de la gazelle se comprend à partir du Cantique des Cantiques et dans une quaternité : antilope -gazelle-oryx–chamois. Et c’est ainsi qu’en quelques pages le lecteur est initié à ce terme mystérieux de la théologie : l’épectase. Le désir du Beau qui nous entraîne sans cesse et qui ne cesse de s’étendre. On trouve une version grecque de ce symbolisme dans Le mythe d’Eros et Psyché dans une nouvelle traduction de Bernard Verten, du même auteur.

Avec les oiseaux du ciel nous apprenons qu’il ne faut pas introduire de calcul dans les processus d’inspiration et avec le lézard l’importance de la distinction entre le pur et l’impur.

Ceux qui, comme moi, connaissent un peu les arguties des Scolastiques savent que Duns Scott et Thomas d’Aquin se sont chamaillés sur la question du principe d’individuation. Ils l’ont fait dans une langue technique un peu obscure, voire ardue, pour ne pas dire rébarbative, au moins pour ceux qui ne disposent pas du temps et de la patience nécessaire. Duns Scott s’est même fendu d’un livre intitulé Le principe d’individuation. C’est de la haute métaphysique sur fond de discussion théologique.

Ô merveille, cette métaphysique devient accessible à partir du cochon. Cela mérite d’être souligné et c’est pourquoi il est l’animal tout choisi pour donner un coup de projecteur sur la question (philosophique) de la liberté humaine. L’auteur rappelle d’abord un point essentiel : « les parents ne font que communiquer les conditions charnelles de l’existence, non la vie même de l’âme. Ils communiquent l’espèce, non l’individu. L’homme ne possède pas en lui-même son principe d’individuation. Il faut qu’il veuille son unité selon un principe qu’il doit choisir délibérément. Il peut choisir de s’individuer dans son groupe naturel, un peu comme un animal : disons sa famille (restreinte ou élargie), sa tribu, sa secte, sa « Oumma », son groupe d’appartenance comme disent les sociologues, ses copains d’abord. Il peut aussi s’individuer selon une divinité parce qu’il entre en contact avec un archétype qui le subjugue ». Prolongeons… Il devient sectateur, gourou ou illuminé. Toutes les pratiques occultistes mettent ainsi en contact avec ces « archétypes », entendez « démons ». L’homme peut aussi refuser tout principe d’individuation comme le bouddhisme semble y prétendre. Ce n’est qu’illusion car le bouddhiste s’individue selon la divinité qu’on appelle le Bouddha. Voilà qui pourrait nous éclairer par ailleurs sur le principe d’individuation dans des sociétés aussi inégalitaires que l’islam où il est interdit de choisir son principe d’individuation.

Ce qui fait que je suis « moi », c’est d’abord bien sûr que je suis fils de… (fille de…). C’est le début de la construction humaine et un conditionnement inévitable. C’est aussi le choix radical du chrétien. « L’homme peut aussi renoncer à construire sa propre hypostase humaine et choisir de s’individuer en recevant en lui-même le Verbe divin, pour être adopté comme Fils de Dieu ». Voilà qui éclaire un dogme fondamental du christianisme : l’Incarnation.

Sans l’Incarnation (du Verbe), cette individuation serait impossible et les hommes ne pourraient que servir de suppôt aux démons ou construire une individuation purement humaine, injuste en sa racine ». Entre la brute animale ou la satanisation… Car cette individuation humaine est source de cette surenchère que l’on ne connaît que trop dans la société humaine et qui s’affirme dans la soif de prestige, d’argent de pouvoir, d’apparat ou tout autre idole à laquelle l’homme s’est soumis. C’est la structure mimétique mise en évidence par René Girard. Choisir le Christ, c’est renoncer à construire son « moi » et ses étayages les plus divers, ses fictions, ses illusions et le besoin de se prévaloir d’être le meilleur, la plus belle, le plus doué etc…

Pourquoi donc le porc est-il considéré comme un animal impur ? Manger de la chair de porc, dit l’auteur, » est compris dans une série d’actes qui ont pour objet le culte des esprits mauvais ». Pourquoi donc les démons quittent le corps du possédé pour entrer dans un troupeau de porc. Un démon pour chaque porc… Oui, mais que de démons un seul humain peut entretenir en lui. Jusqu’à la désintégration.

Ce livre ouvre bien des portes et bien des perspectives, propres à chaque animal étudié. Il éclaire en particulier bien des questions que la théologie traite abstraitement ou trop techniquement. Mieux encore, la description minutieuse de ce monde animal et l’ensemble des interprétations qui en sont donné, fondée sur des analogies rigoureuses, livre une connaissance vraie de la symbolicité de l’homme, dans sa nature humaine. Et elle donne des clés précieuses et inédites « sur la vie de la psyché en son contact avec le corps et l’esprit ».

Disons-le, sur la vie de l’âme…

La voie du Désir : Recension par Marion Duvauchel

La voie du désir

Selon le mythe d’Eros et Psyché nouvellement traduit par Bernard Verten

Jean-François Froger, Editions DésIris, 1997
Recension : Marion Duvauchel

Au commencement était la beauté… בראשית היהא החן

Publié en 1997, La voie du désir de Jean-François Froger n’a pas pris une ride. Original dans sa construction, l’œuvre constitue une illustration des théories anthropologiques de l’auteur à propos du mythe. On trouve dans cet ouvrage à l’état de « semences » ce qui sera développé dans les ouvrages ultérieurs. Le mythe est une connaissance inconsciente, une « procédure archaïque qui consiste à dire un sens profondément symbolique et caché, issu d’une connaissance inspirée ou inconsciente. Profondément énigmatique, il pose une question dont la réponse est inhérente à ses propres voies d’accès. Il en est ainsi d’Œdipe, de Moïse et … de Psyché : « la fable d’Apulée est une mise en scène littéraire d’un mythe ». L’auteur nous en livre progressivement le jeu de clés herméneutique.

L’histoire de Psyché et d’Eros – cette « fable littéraire – apparait dans les livres IV, V et VI des Métamorphoses d’Apulée, qui retracent les aventures d’un certain Lucius que par accident sa maîtresse a transformé en âne. Le latiniste Bernard Verten a traduit et annoté le texte latin, dans une mise en page qui en rend la lecture aisée : les notes sont sur la page de gauche et le texte traduit du latin sur la page de droite. Il faut saluer la traduction qui donne à ce récit la saveur des contes ou des mythes, en gardant la richesse des images qui nourrissent toute la symbolicité du texte.

La question est simple :« Qu’est-ce donc que cette « psyché » qui doit s’éveiller d’un sommeil mortel pour entrer dans l’immortalité qui lui est offerte ? Qu’est-ce donc que cet Eros-Amour dont l’union lui assure la béatitude divine ? » Et en quoi le désir participe-t-il d’une voie de connaissance ?

Rappelons à grands traits l’histoire de cette fille de roi qui a deux sœurs à la beauté déjà remarquables. Mais celle de la cadette, Psyché, est si exceptionnelle qu’on la vénérait comme la déesse Aphrodite en personne, qui ne voit pas sans colère ses autels désertés et qui en conçoit une jalousie violente. C’est le ressort narratif certes mais pas seulement. Il y a, nous dit l’auteur, un aspect prophétique dans la jalousie d’Aphrodite, » jalousie de celle qui possède par nature le bien qui n’est pas partageable :  la beauté ». D’autant que Psyché a usurpé le « nom » même de la déesse. Elle n’y trouve aucun bonheur mais se morfond dans sa maison, toujours vierge et sans aucun prétendant.

Vénus prend alors son fils Eros-Cupidon comme l’instrument de sa vengeance et le charge de susciter dans la jeune personne une passion incoercible pour le dernier des hommes. Le roi consulte l’oracle et Apollon lui explique qu’il faut l’exposer sur un rocher pour une noce funèbre avec quelque être « mauvais, cruel, sauvage et vipérin ». Mais au lieu d’être précipitée dans l’abîme, le Zéphir l’emporte dans un locus amueni, (doux gazon, parfums…) où elle découvre le palais d’Eros qui la prend pour femme, de nuit, et la met en garde : elle ne doit pas chercher à voir son mari. Le temps passe, Psyché s’ennuie des siens et d’une compagnie humaine. Le mari amoureux cède aux objurgations de la jeune épouse et accepte qu’elle revoie ses sœurs. Las, celles-ci soupçonnent un bonheur divin, dont elles veulent priver leur cadette. La jalousie qu’elles éprouvent les poussent à de mauvais conseils : vérifier qui est ce monstre qu’elle a pour époux. Psyché succombe alors à la curiosité et découvre à la lumière d’une lampe la beauté sublime de son mari, qu’elle blesse malencontreusement d’une goutte d’huile bouillante. Il disparaît alors, laissant la malheureuse à l’état de fugitive et de surcroît, enceinte. Elle se rend finalement à Vénus qui lui impose quatre épreuves successives assorties ici et là de quelques coups de fouets. Avec l’aide secrète d’Eros, elle surmonte ces épreuves et parvient jusqu’à Zeus qui lui offre la boisson d’immortalité, la rendant semblable aux dieux. Elle peut alors convoler en justes noces après un indissoluble mariage avec l’Amour.

On l’a compris, chacune de ces quatre épreuves est chargée d’un sens symbolique qu’il s’agit de décoder.

Le mot « Psyché » implique l’idée d’un principe vital, un souffle vital qui peut désigner par métaphore la personne même. Quoique latin, l’auteur a préféré le mot grec au latin « anima ». C’est, nous dit l’auteur, que le terme latin n’aurait pas évoqué l’idée « d’individualité personnelle » impliquée dans le terme grec. Psyché est belle, nous dit la fable. Elle est, dit l’auteur, porteuse par sa beauté de l’image de la déesse de l’amour, Vénus. Mais ce n’est l’image que et à ce titre c’est un sacrilège qui demande réparation, la pauvrette doit donc être sacrifiée.

Interprétation : la beauté est un transcendantal. Et même un sur-transcendantal.

Brièvement évoquée par l’auteur, car là n’est pas l’essentiel, l’histoire de la pensée peut pourtant aider les lecteurs potentiels à se familiariser avec ces « transcendantaux » qui sont philosophiquement définis comme des modalités de l’être. Tout commence avec le « vieux Parménide » comme disait Platon, qui l’honorait. Parménide voit que ce qui est, est « un ». L’un, le premier transcendantal dans l’histoire, et l’être sont « convertibles ». Puis vient le vrai, puisque les philosophes cherchent la vérité, pas seulement la sagesse. Et bon dernier historiquement mais premier dans l’ordre ontologique : le Bien ou le Bon. Ce qui est, est nécessairement bon, un, vrai et par conséquent est beau. Et pourtant, on a tardé à intégrer la beauté dans la « table des transcendantaux » (et on doit cette intégration à saint Bonaventure). Or, les transcendantaux ne se conçoivent pas comme une liste dans une improbable « Table » comme disaient les Scolastiques ou leurs commentateurs. Les transcendantaux sont des principes vivants – des « puissances ». Et c’est la grande originalité de la pensée métaphysique de l’auteur qu’il nous donne de comprendre bien mieux que ne saurait le faire l’aride réflexion philosophique ou l’abstraite métaphysique les relations comme la nature de ces puissances vivantes inhérentes à la psyché humaine, et le plus souvent inconscientes. 

Et en particulier de cet hyper transcendantal qui est la Beauté…

L’éveil, puisque la voie du désir est un éveil, c’est donc d’abord l’éveil aux transcendantaux : l’un, le bien, le vrai et le plus caché, la cause : « la cause transcendantale, qui constitue avec les autres transcendantaux l’être des choses, institue leur nécessité en tant qu’êtres créés, nécessité pour eux-mêmes dans la relation ontologique qui fonde leur existence, même dans le déroulement contingent de cette existence ». C’est la langue du métaphysicien. Psyché la met en image. Elle doit apercevoir en acte le transcendantal de l’un. C’est l’objet de la première épreuve, qui met aussi en jeu le transcendantal « cause ».

L’homme seul a le pouvoir de se connaître, autrement dit de connaître quelle est sa « cause propre » (sa causa sui, sa cause de soi) et la cause propre de l’homme c’est « son propre désir d’être ». Mais « il peut reconnaître ce désir comme l’ombre d’un Désir divin qui le créé ». Et cela demande un éveil. C’est tout l’enjeu des épreuves de Psyché lorsqu’elle se voit séparée d’Eros.

Qui donc est Psyché ? Ne déflorons pas au-delà de la bienséance littéraire. Elle est comme la métonymie de la totalité vivante humaine. Simple mortelle divinement belle, Psyché n’est pas aimée. Le mythe montre la dissociation entre l’Amour et la Beauté, dissociation qui est une offense à l’unité divine. C‘est dans le mystère de la divinisation que se retrouve la « Jalousie » de Dieu. « Le désir de soi et le désir de Dieu doivent être rendus à la parfaite unité ». Là encore c’est la langue du métaphysicien. Elle n’a rien d’abscons, il suffit pour la comprendre de suivre la petite jeune fille désemparée, terrifiée, désespérée et au bord du suicide, il suffit d’écouter les « voix invisibles » de la fable, comme celles du palais d’Eros (sans forme corporelle dit la traduction). Au terme des épreuves, il y a la divinisation : il y faudra bien des erreurs, des fautes, beaucoup de larmes et pas mal de coups de fouets.

Qu’est-ce que Psyché ? C’est l’instance de l’âme capable de réception de la beauté divine qu’elle manifeste. Le mythe nous montre quelque chose de la nature humaine que décrit l’Ecriture. Créé par Dieu, à son image, l’homme est d’une beauté divine qui n’est pas de ce monde mais qui est manifestée dans le monde. Le lent éveil de Psyché à ce qu’elle est réellement est la figure de notre propre éveil.

Il n’est nul besoin de savoir ce que sont les transcendantaux pour lire ce livre avec bonheur. C’est le propre du mythe comme aussi sa magie intrinsèque : le système d’images est de soi une parole. Fort bien restituée dans la traduction annotée, cette parole énigmatique déploie son mystère, autrement dit son réseau de significations comme autant de ces « voix invisibles » (sans forme corporelle) qui parlent à Psyché dans le palais d’Eros. Et la servent…

Le mythe parle d’une longue séparation. Pas tant que cela… Il suffit de savoir compter. Au terme de son initiation, Psyché met au monde l’enfant conçu du dieu divinement beau et inconnu. C’est une fille. Elle porte un nom qui n’a rien d’anodin, car tout est signifiant dans le mythe.

Nous le tairons parce qu’il est bon d’attiser la curiosité du lecteur et de susciter le désir de découvrir la voie du Désir.

La Colère

Cette conférence d’environ 2h, inscrite au sein d’un cycle sur les péchés capitaux a été donnée en mars 2010 à Genève. Jean-François nous y parle de la colère.

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