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Sur les sentiers de la Création et de l’Evangile

Pascale Puggioni connait Jean-François FROGER depuis plusieurs dizaines d’années et a découvert avec lui du beau, du vrai, du bien. Elle a reçu des réponses ou forgé de nouvelles questions.

Elle a pu, avec persévérance, avec assiduité, avec volonté transmettre à son tour cette récolte où chacun peut puiser à paniers pleins.

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« Ainsi tout Scribe disciple du royaume des cieux est semblable à un maître de
maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien » (Mt 13, 52).

Singulier paradoxe ! Il est impossible de trouver dans un trésor mis sous
clé en quelque coffre, quelque chose qu’on n’y aurait pas mis ? Du neuf !
Cette affirmation de Jésus est au cœur de la pensée de Jean-François
Froger.

Si cela est malgré tout possible et même nécessaire, c’est que l’œuvre à
laquelle tout homme usant de sa raison est appelé par Jésus est
intelligible dans une autre logique que notre logique aristotélicienne
classique : la logique quaternaire. Jean-François Froger nous en explique
le maniement ; il va jusqu’à nous en montrer la structure qui permet de
comprendre, entre autres, la création-fabrication de la femme au
deuxième chapitre de la Genèse. Exégète et anthropologue, Jean-François
Froger s’intéresse aussi à la Physique et propose une nouvelle
structure de la connaissance qui s’appuie, de façon très traditionnelle,
sur les deux livres qui sont à notre disposition : la Création et l’Écriture. »

Les saints Anges : Recension par Marion Duvauchel

Les saints Anges, Huit sermons sur le monde céleste de saint Bonaventure
Traduits, présentés et annotés par Bernard Verten Éditions Grégoriennes
Recension : Marion Duvauchel

Dans nos paroisses désaffectées, les Anges ne sont plus que de vieilles légendes décoratives ou prétexte à montrer qu’on a encore un peu de culture chrétienne. Il n’y a que dans les mouvances new âge ou psychédéliques qu’on s’intéresse encore au monde angélique et il tient davantage de l’héroïque fantaisie que d’une droite théologie ou mieux, d’une angélologie un peu informée.
Il convient donc de saluer ce petit livre « salubre » qui présente de manière un peu détaillée huit « sermons sur le monde céleste », (ou si l’on préfère huit homélies sur les hiérarchies angéliques), du docteur subtil, saint Bonaventure. Huit sermons traduits du latin et commentés avec soin, précision et méthode.

L’auteur présente son affaire dans un prologue injustement qualifié « d’évocation hétéroclite et limitée ». Cette espèce d’introduction d’une appréciable concision, est originale dans sa présentation : c’est à l’issue d’une visite à Athènes, dans l’église des « Saints Incorporels » où l’auteur a eu le privilège de voir trois grandes icônes figurant les trois Archanges de la Tradition, qu’il s’est posé une question inédite et pourtant essentielle : pourquoi les Incorporels sont-ils représentés avec un corps ? Mais oui, pourquoi.
De ces Incorporels nous n’en connaissons que trois, que les orthodoxes appellent les « Taxiarques », les chefs des armées des cieux : Michel, Gabriel et Raphael. En réalité, « les anges sont partout » et les hommes sont guidés par ces « Incorporels » énigmatiques que dans l’un de ses sermons, Bonaventure nous engage vivement à connaître.
Ils ont toute notre attention, ces Incorporels…
Les Anges, en effet, ont le gouvernement de l’univers, et cet univers a été créé selon nombre, poids et mesure, harmonieusement donc. Les hiérarchies angéliques reflètent cet ordre, cette ordonnance douée de beauté. Les huit sermons de Bonaventure se distribuent en « sermons de tempore » et « sermons de diversis » (les « sermons des saints anges). Pour chacun d’eux, on trouve trois entrées : structures et commentaires ; la traduction ; la liste des citations bibliques dans l’ordre du texte. On n’est pas dans l’héroïque fantaisie. Les fonctions angéliques définies par Bonaventure sont illustrées systématiquement par une citation : de saint Paul, des psaumes ou de l’Ancien Testament.

La référence souveraine, c’est Denys l’Aréopagite : toute la hiérarchie céleste se réduit à trois ordres ; mais c’est aussi Isaïe qui nous dit que la cour intérieure du temple de Salomon est bâtie avec trois rangs de pierres polies : « voici que moi j’établirai tes fondations en rangées de saphirs ». Lucifer lui-même était couvert de toutes les pierres précieuses, la sardoine, la topaze, la jaspe…
Entre Denys et saint Grégoire (dit le Grand), on a une différence : les Principautés échangent leur place avec les Vertus, et donc leur rang. 
En réalité, l’attribution de ces citations fluctue et dépend largement de la façon dont le saint définit la fonction de chaque degré de la Hiérarchie. Ainsi, le sermon I des saints anges a pour référence le texte de l’échelle de Jacob (Gn, 28) : les Dominations commandent, les Vertus exécutent, les Puissances triomphent, les Principautés guident, les Archanges instruisent, les Anges soutiennent. Ailleurs, ce sont les Anges qui guident… Le saint fait varier les paramètres.
Le sermon V quant à lui ne traite pas seulement de la fonction des Anges mais de leur nature… Ils ne peuvent s’opposer à Dieu, ils ne peuvent vouloir contre Sa volonté. Jésus non plus, on s’en souvient, même dans les moments terribles où pourtant, Il eût aimé… Ils sont à Dieu parce que Dieu les a créés, mais aussi par infusion de la Grâce. C’est pourquoi il existe des grâces qui élèvent et des grâces qui relient les deux ordres de la hiérarchie : les célestes et les hiérarchies ecclésiastiques. Et il existe par conséquent des grâces qui font descendre. L’événement biblique sous-tendu, c’est encore une fois la vision de Jacob (Gn, 28) d’une échelle le long de laquelle des anges montent et descendent. C’est aussi la vision prophétique de saint Étienne, au moment de son martyr, quand il voit le ciel ouvert.

C’est ainsi que nous entrevoyons comment la Hiérarchie angélique reçoit la lumière divine, la transmet de chœur en chœur, jusqu’à la Hiérarchie ecclésiastique, reflet terrestre du monde spirituel, (ce que seules, osons le dire ici, les liturgies orthodoxes reflètent encore). Quant au mouvement ascendant, c’est celui par lequel l’homme est guidé par les Anges vers Dieu. L’iconographie ne s’y est pas trompée lorsqu’elle montre la Vierge soulevée par des anges lors de son assomption.
Jacob nous rappelle qu’avant de voir le ciel ouvert, la rencontre avec l’Ange peut faire l’objet d’un combat. Il en garde une hanche déboîtée. « Voici le camp de Dieu » s’écrit-il en voyant les Anges de Dieu venir à sa rencontre.
Les Anges, c’est une armée, une véritable armée, une armée de soldats innombrables. Comme toute armée, elle est solidement organisée. Cet ordre n’est pas un ordre inamovible, tout dépend de l’angle, de la perspective, voire de la hiérarchie appréhendée. Cela fait déjà une solide combinatoire. Il y fallait donc un peu de technicité. Ce livre est un excellent instrument de travail en même temps qu’une fort commode introduction à cette chose oubliée qu’on appelle « l’angélologie. »

Sainte Marie-Madeleine : Recension par Marion Duvauchel

Sainte Marie-Madeleine, Apôtre des Apôtres, Éditions grégoriennes, 2017

Sainte Marie-Madeleine, Apôtre des Apôtres, Éditions grégoriennes, 2017

Jean-François Froger, Jean-Michel Sanchez
Iconographie : Jean-Paul Dumontier
Recension
Marion Duvauchel

En 2017, les éditions Grégoriennes ont publié un ouvrage, aux illustrations superbes (et adroitement commentées), consacré à sainte Marie-Madeleine. Il se présente en deux volets : la première partie, du bibliste Jean-François Froger, développe les « implications théologiques et anthropologiques figurées dans la personne et les actes de Marie de Magdala » ; la seconde expose les fruits historiques de la présence de la sainte en Provence. Jean-Michel Sanchez y déroule un parcours de l’histoire cultuelle, décrit l’enracinement du christianisme dans la Gaule comme la dévotion qui n’a cessé de grandir à travers les siècles pour celle qu’il appelle sobrement « la gloire de la Provence ». On ne saurait mieux formuler.

Ceux que passionnent les faits, les dates, les évènements, les aléas du culte et les vicissitudes des reliques, le poids des grands de ce monde dans l’inscription de la sainte dans « ce coin enchanté » iront d’emblée au chapitre VIII qui ouvre cette seconde partie. Ils y trouveront l’exposé précis, circonstancié et exhaustif (pour autant qu’on puisse en juger) de ce que nous savons sur la sainte venue de Judée, comme aussi ces choses miraculeuses que les poètes de Provence racontaient encore il n’y a pas si longtemps :

« que Jésus toucha du doigt son front,
Ce dont les faux docteurs lui voulaient faire affront ;
Ce front touché du doigt porte encore une marque (Jean Aicard, la Sainte Baume).

Cette marque, on l’a appelée le « noli me tangere », et au cours des siècles, avec les vols successifs, le dépeçage et la destruction de la relique, il a fini par disparaître.

Le culte de Marie-Madeleine, autrement dit sa mémoire, a cependant traversé les siècles : malgré le danger musulman, malgré la violence révolutionnaire – celle de Marat le sombre qui dispersa ses reliques ; malgré (pire encore peut-être) l’implacable rationalisme qui prétendit éradiquer les traditions provençales qui maintenaient le souvenir de ces évangélisateurs venus d’Orient, avec dans leur chair et dans leur cœur, au plus profond de leur conscience et de leur expérience, le souvenir de Jésus. Et son Amour.

La critique historique a fini par imposer l’idée que sous l’image de Marie-Madeleine, il y a trois femmes.

J.F. Froger pose d’emblée son choix de n’en voir qu’une seule. Sa méthode vise à comprendre la signification des textes par la critique interne, (en choisissant la version araméenne orientale des évangiles : la Pshitta) avec pour postulat que ces textes ne deviennent intelligibles qu’avec l’unité d’une seule personne : Marie de Béthanie. Le bibliste s’appuie au long de sa démonstration sur ceux qui l’ont précédé dans la compréhension de cette femme « si discrètement présente sur le chemin de Jésus, d’abord anonyme, puis nommée mais méconnue, et réhabilitée ». Nous trouvons là, avec une exégèse nouvelle, tout un trésor de citations et de références : du cardinal Bérulle, de saint Augustin, de saint Grégoire, pour n’en citer que quelques-uns.

Sept chapitres pour « entourer » le mystère d’une vie qui s’ouvre dans le moment où une prostituée vient publiquement rendre hommage à Celui qui lui a remis son péché, et lui couvrir les pieds de parfum et de larmes avant de les essuyer de ses cheveux :

Habille-toi de lin, Vénus, voici le Christ
Deviens la Madeleine, et laisse en toi descendre,
Mélancoliquement, sa grâce et son esprit,
Humble, ternis tes pieds dans de la cendre (Emile Verhaerent).

Une femme, prostituée notoire, riche et belle, entre un jour là où elle sait que se trouve Jésus, attablé chez des connaissances. Elle donne l’exemple de la déchéance à « l’état pur », « le fond luxurieux de toute l’humanité qui s’exprime là avec toute la force d’une ardeur sans raison, d’une passion sans justification » (p. 17). Marie Madeleine est la figure d’une corruption propre à toute l’humanité. Mais elle a rencontré Jésus, « un homme qui ne porte pas sur elle un regard, même furtif, de désir luxurieux », elle a croisé son regard (qui est l’ultime toucher) un « inoubliable abime de pureté ». De ce premier échange va surgir en retour un autre abîme d’amour et de gratitude dont les larmes sont le signe.

Comment dès lors, peut-on douter de l’unité de cette femme, et que Marie sœur de Marthe, réhabilitée et relevée, « convertie », est bien la même femme que la prostituée aux pieds de Jésus. Il faut oublier le poncif de l’active et de la contemplative. Marthe, il est vrai, reçoit Jésus dans sa maison, elle doit organiser et diriger l’accueil de l’hôte de marque qu’Il est. La maison est une figure de l’intérieur, Marthe reçoit Jésus dans son « intérieur ». Marie écoute la parole vivante, celle qu’elle a été rendue apte à recevoir dans « l’intérieur de l’intérieur », dans la nuit de sa conscience revisitée. De même rappelle le bibliste, on reçoit le pauvre dans sa maison. Et on reçoit Jésus dans les profondeurs de la vie secrète, cette vie qui a connu les premières purifications de l’intelligence.

Chacune des apparitions de Marie Madeleine dans les textes, chacun des actes relatés, sont autant d’occasion de révélation par Jésus : par une parabole (la première onction, lorsqu’elle entre pour pleurer aux pieds de Jésus) ; par un silence (celui du Crucifié qui ne laisse tomber de ses lèvres aucune parole pour la femme qui se tient là) ; par le refus apparemment incompréhensible (ne me touche pas).

C’est par cet interdit, dit le bibliste, que Jésus enseigne « une chose cachée depuis la fondation du monde, à savoir la réalité du corps spirituel » (p. 51). Entre la vision et l’audition, se dit toute une transformation. Celle qui permet à la jeune femme de reconnaître la nature du corps de Jésus : un corps ressuscité.

Marie-Madeleine est la grande figure de la révélation du corps ressuscité : elle « est au cœur de la transformation entre le dépouillement mortel et le corps nouveau du Ressuscité, que les quarante jours vont expliciter aux disciples (p.53). Si elle ne peut avoir un contact avec le corps ressuscité, c’est qu’ « il faut une capacité nouvelle qui ne relève pas du souvenir, de la mémoire de l’expérience nouvelle », mais « d’un acte de foi où l’intelligence devient le toucher de la réalité invisible ». Et la femme qui accourt au tombeau n’en est pas encore capable.

La vocation de celle qui a vu le Seigneur est unique ; son rôle ressemble à celui de ces deux anges du tombeau : l’un à la tête et l’autre aux pieds de l’endroit où Jésus a été déposé. Elle est la messagère unique du travail à faire par les apôtres : annoncer la Résurrection. Autrement dit, faire comprendre un « mouvement par lequel on passe de l’invisible divin au visible humain, puis du visible humain à l’invisible et visible divins ». Jésus ressuscité est à la fois visible et invisible car il est présence de signe. « Qui me voit, voit le Père ». L’Impure relevée de son péché, la femme qu’il a rachetée et arrachée à la fosse, nous conduit vers la contemplation des différents états du Verbe divin. Quatre états d’un corps unique dont le symbole des apôtres décrit le cheminement. Le chemin de révélation se clôt dans le moment où Jésus établit Marie Madeleine comme Femme pure, comme figure même dans la nature humaine, de ce pôle capable de recevoir l’inspiration » : « ce qu’elle doit à son tour révéler aux apôtres » et qui fait d’elle « l’apôtre des apôtres ».

Malgré la rage anti-chrétienne à travers les siècles, malgré Marat le sombre, rien ne peut effacer la lumière des trente années de contemplation, de pénitence et d’extase de cette sainte que la grâce a élevée à la même dignité que celle de la sainte Vierge. L’une née et demeurée pure, l’autre relevée par un acte divin par lequel elle a entrevu le Dieu de Miséricorde. La Grâce mais aussi une longue ascèse.

Nous autres, gens de la Provence, qui vivons sur ce « coin enchanté » réputé pour sa beauté et pour la lumière qui inonde ses champs de lavande, ses genêts, ses grands platanes et ses garrigues, ses paysages de vigne, d’olivier et de figuiers, caractéristiques du pourtour méditerranéen, nous autres, quand nous avons un peu lu, nous n’avons pas oublié l’antique unité de cette mare nostrum, fracturée sans retour par les hommes de Mahomet. Cette mer d’où sont venues ces disciples de Jésus pour évangéliser la Gaule. Même quand nous n’avons pas l’accent de Panisse ou de Marius, nous ouvrons le livre de souvenirs de Marcel Pagnol dans les collines du Garlaban et nous lisons et relisons avec délice « le plus grand rêveur de tous les temps » (selon Gaston Bachelard) : Henri Bosco. Nous les lisons et nous savons pourquoi la lumière de la Provence est une lumière unique au monde. C’est parce que la terre même de la Provence a gardé le souvenir des larmes que la sainte a versées dans sa « baume », parce que le ciel se souvient encore de ses extases, que la lumière qui tombe sur cette terre de cailloux et de fenouil fait surgir, mêlé au chant de la terre et au crissement des cigales, dans la nuit étoilée des profondeurs de notre conscience, le murmure de l’inoubliable Messagère :

« Habille-toi de lin et de bonté profonde,
Voici venir le Dieu de la douceur unique ».

Ce que le cœur des poètes sait d’intuition profonde, d’intuition sûre, nous pouvons le redécouvrir dans une autre lumière, celle de l’exégèse et de l’interprétation des textes, dans les sept premiers chapitres de ce livre des éditions Grégoriennes dans lequel nous est livré le suprême et sublime mystère de la sainteté de Madeleine, dont les trente années de pénitence sont le signe, trente ans de purifications drastiques de l’intelligence.

Trente ans pour « tisser en elle-même le corps du Ressuscité, par la pénitence pour elle, mais aussi pour tous les membres du corps du Christ ».

Homélie – Les 6 jarres de pierre aux noces de Cana

Homélie du Fr. Jean-Sébastien, ocd – Dimanche 19 janvier 2025

Jn 2, 1-11

L’évangile de ce dimanche est l’un des passages les plus connus. Cet épisode, qui est choisi fréquemment par les fiancés pour célébrer le sacrement de leur mariage, relate le premier miracle de Jésus : la transformation de l’eau en vin aux noces de Cana. Cet événement marque le début de la vie publique du Christ, manifeste sa gloire et amène ses disciples à croire en lui : « Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit à Cana en Galilée. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui ».

Ce miracle, accompli à l’initiative de Marie, n’est pas seulement un acte extraordinaire, mais il est un enseignement sur la manière dont Jésus est venu restaurer notre humanité déchue par le péché originel. La Vierge Marie, l’Immaculée, l’a bien compris : en demandant à Jésus d’intervenir, elle nous montre qu’il est capable de renouveler toutes choses en chacun de nous. Jésus, le Verbe de Dieu, fait toutes choses nouvelles et Marie lui demande de réaliser cette nouveauté dans le miracle de Cana.

Les six jarres de pierre mentionnées dans cet évangile peuvent représenter les différentes capacités de notre âme. Ce rapprochement est permis grâce à la lecture du psaume 19 qui décline six modes d’action de la parole de Dieu dans l’âme de celui qui l’écoute. Ces capacités de l’âme ont besoin d’être transformées par l’épistémè[1] de Yod-Hé-Vaw-Héהוהי YHWH (Cf. Ex 3, 1-15), son assertion, ses amendements, son commandement, sa crainte et ses jugements. Elle réforme notre langage. Ces jarres, initialement destinées aux rites de purification deviendront le lieu de la transformation de l’eau en vin, signe d’une vie nouvelle et de l’inspiration divine[2]. Mais la comparaison avec des jarres de notre âme nécessite un « état des lieux » avant d’observer la transformation.

Faisons un petit détour dans le livre de l’Exode où Dieu dit à Moïse : « Je chasserai devant toi les Amoréens, les Cananéens, les Hittites, les Phérézéens, les Hévéens et les Jébuséens » (Ex 34, 11-16). Ces six tribus occupent donc le terrain et vont représenter les déviations ou troubles dans l’âme humaine, conséquences du péché. Pour que l’âme puisse adorer Dieu en vérité, elle doit être purifiée en chassant toutes ces tribus ennemies[3]. Lorsque nous regardons l’étymologie des noms de ces tribus, nous découvrons des aspects troublés ou abimés de notre humanité dans notre relation à nous même, aux autres, à Dieu, à sa Parole et à sa Création. Ils doivent être restaurés par l’intervention divine.

Voici comment chaque tribu trouble une capacité de l’âme, et comment la grâce de Dieu peut la transformer comme Jésus a transformé l’eau en vin :

Les Amoréens (הָאֱמֹרִי) ou Amorites[4] évoquent le langage dévoyé, langue de bois ou nominalisme. Leur expulsion rétablit notre capacité de compétence : la capacité de lire le monde comme une création de Dieu. Lorsque cette tribu est chassée, nous découvrons le langage symbolique et l’intelligence des signes : « L’eau fut changée en vin » (Jn 2, 9). L’eau du langage impropre se transforme en vin spirituel grâce à l’interprétation divine incarnée par Jésus. Le monde devient une épiphanie constante de la gloire divine.

Les Cananéens[5] (הָכְּנַעֲנִי) évoquent les désirs corrompus par l’argent, les échanges pervertis par l’intérêt matériel et le désir mimétique. Alors la monnaie qui est le signe de l’échange est devenue un terme de l’échange. Lorsque cette tribu est chassée, l’âme retrouve sa capacité de pertinence par un désir juste et elle peut alors tendre vers la vérité et la bonté, découvrant la joie du réel transformé par la grâce. Les échanges sont rétablis dans leur justesse. Le rapport exact au monde est comme un vin qui conduit à un contentement profond, prémices de la béatitude, des béatitudes.

Les Héthéens (הָחִתִּי) ou Hittites[6], incarnent la peur paralysante. C’est ce qui nous fait mal agir en toute chose soit en nous paralysant, soit en nous empêchant d’agir, soit en prenant des mesures de précautions qui sont contraires à la justesse en oubliant Dieu. Leur expulsion restaure la conscience de la présence divine en l’âme, c’est notre jarre d’inhérence par laquelle nous sommes éveillés à une crainte révérencielle empreinte d’émerveillement : « Le commencement de la sagesse, c’est la crainte du Seigneur » (Pr 9, 10). Cette crainte n’est pas la peur qu’on éprouve devant la puissance dont on peut tout craindre ! C’est le sentiment d’émerveillement mêlé de recul et de vénération devant la beauté de « l’œuvre de ses mains ». L’âme peut saisir le don de vérité donné par les choses et en elle-même. Cette capacité de l’âme, l’inhérence, lui fait prendre conscience que dans son acte d’être, elle ne subsiste pas en dehors d’un vouloir Divin. L’âme, ainsi libérée de l’angoisse, retrouve la paix et la dignité de sa création divine.

Les Phérézéens (הָפְּרִזִּי) ou Pérézites[7], nomment les préjugés et les idées toutes faites, l’incohérence et l’autoréférence qui fragmentent notre âme. Leur élimination permet une cohérence intérieure fondée sur des relations justes et une adhésion à la vérité. Nous sommes débarrassés de l’incohérence et de la confusion. Cela unit l’âme, restaurée dans sa capacité de cohérence, à son créateur et la rend capable de discerner et d’agir avec justesse. C’est l’union amoureuse de l’âme avec son créateur, c’est la prise de conscience de l’inhabitation divine. Nous sommes en relation avec le Créateur et tout le créé. En rétablissant la cohérence, l’âme se relie à la vérité, devenant une « maison bâtie sur le roc » (cf. Mt 7, 24). En définitive, l’âme adhère pleinement à ce qu’elle comprend.

Les Hévéens (הָחִוִּי) ou Hivites[8] sont l’image de la prétention et du bavardage stérile dans un langage vain et égocentrique. C’est raconter sa vie ou bavarder selon ce qu’on « sent ». Lorsque cette tribu est chassée, la jarre de l’intelligence s’ouvre à la vérité et à la bonté de la création. Nous retrouvons notre capacité à savoir ce qui est, sans imaginer, avec exactitude. Nous avons le sens des symboles[9], reconnaissant la bonté et le sens des choses : « Dieu vit tout ce qu’il avait fait ; et voici, cela était très bon » (Gn 1, 31). L’eau du langage futile devient le vin lumineux de la compréhension.

Les Jébusiens (הָיְבוּסִי) ou Jébuséens[10] représentent le mépris et le dénigrement, notamment envers le sacré et les réalités divines et même envers soi-même. Leur expulsion restaure l’écoute authentique et volontaire, condition première de l’alliance : « Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur » (Dt 6, 4). Sans mépris ni profanation, l’âme est présente au monde sensible et angélique. L’âme est congruente[11], elle écoute, ouverte à la plurivocité de la Parole Divine. Cette capacité de congruence, unifiée dans l’amour, peut recevoir et transmettre la Parole. Si la jarre de la congruence est restaurée en nous, l’ego s’efface pour que la parole divine puisse briller, transformant l’eau de la distraction (dans laquelle on se noie) en vin de l’inspiration. La Révélation est accueillie, Jésus en est la clé.

À Cana, Jésus transforme l’eau en vin pour préfigurer les transformations ultimes et le don de sa vie ; le vin sera changé en son sang : « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance » (Mt 26, 28) … Mais ce n’est pas l’heure !

Le miracle de Cana est toujours possible. Nous sommes invités à offrir nos jarres, nos capacités humaines, pour qu’elles soient remplies et transfigurées par la grâce divine. Cette transformation commence par la prise de conscience de nos limites, de nos tribus intérieures qui doivent être chassées pour recevoir l’enseignement divin[12]. Avec l’intercession de Marie, demandons à Jésus d’accomplir en nous ce miracle ! Qu’il renouvelle nos âmes, qu’il change l’eau de notre vie égotique en vin de sa vie divine : « À vin nouveau, outres neuves » (Mc 2, 22) ! Amen.

Fr. Jean-Sébastien de Notre-Dame du Sacré-Cœur (Pissot), ocd[13]


[1] Le mot épistémè a l’avantage de ne pas être bien défini. En grec, il signifie la connaissance, le savoir, le fait d’avoir « l’expérience de », d’être « habile à ». Pour connaître ou savoir, il faut un certain exercice de l’intelligence individuel ou collectif. C’est le fonds culturel confus dans lequel on puise plus ou moins consciemment. L’épistémè à laquelle nous avons recours habituellement est a priori une chose confuse et le concept lui-même en est naturellement flou. Si la Torah est le témoignage de cette réforme de l’épistémè naturelle par l’inspiration divine, elle contient aussi la trace du conflit de sa réception. Et pour résoudre ce conflit, il faut nécessairement une interprétation dont le moteur soit l’esprit même de la révélation. Jésus montrera par son enseignement l’Esprit par lequel l’Épistémè réformée qu’est la Torah donnée à Moïse est parfaitement réalisée. Cf. Excursus 12 dans Froger Jean-François, La Couronne du Grand-Prêtre, Paraboles du Royaume de Dieu, Éditions Grégoriennes, 2021, p. 183-184.

[2] Le vin, nous le savons, a la capacité de délier les langues par les effets bienfaisants de la teneur en alcool. C’est un désinhibiteur. Et la nouveauté ne se fait pas attendre…

[3] La structure de l’âme est repérable par 6 instances décrites dans le Psaume 19 (18). Son bon fonctionnement est permis quand les 6 tribus sont écartées. Le psaume 19 est le chant de l’homme victorieux. S’il s’agit d’une victoire, c’est qu’il y a eu un combat ou une transformation. Le combat lui-même consiste à s’opposer à un ennemi, à un obstacle sur le chemin menant au but fixé.

[4] Racine omer, le langage, le discours, le langage et aussi la racine amar, don de parler, d’ordonner, c’est le langage naturel.

[5] Racine kenani qui signifie le marchand, dans l’échange, faire du commerce, et avoir des bénéfices, l’échange est perverti à cause du désir de l’utile (les bénéfices), c’est quand la monnaie qui est le signe de l’échange devient un terme de l’échange.

[6] Racine hat signifie être effrayé, c’est la terreur, la peur de tout.

[7] Racine pharaz le chef, la tête, le capitaine, et phérazit signifie ville ou village sans muraille, ouverte et sans défense, la ville ou tout ensemble fait corps, là où ça ne fait pas corps c’est là où il y a de l’incohérence.

[8] Racine hava (nom d’Eve), annoncer, raconter sa vie, communiquer ou bavarder c’est-à-dire de faire rentrer le langage dans le bavardage.

[9] L’intelligence du symbolisme est une mise en présence des réalités symbolisées, ce qui provoque ipso facto une transformation interne. Cf. La Couronne du Grand-Prêtre, p. 79.

[10] Racine yabus ancien nom de Jérusalem, racine yabas, être, devenir sec (la yabasha), et avoir honte, bus, fouler au pied, écraser les ennemis (opposé au sacrifice de soi), c’est mépriser profaner. Il y a du mépris, du dénigrement en particulier pour le sacré.

[11] Le terme congruence, surtout utilisé aujourd’hui par les mathématiciens, appartient à la langue française et signifie une exacte proportion entre la cause et l’effet, une adéquation entre deux actions, la convergence de deux séries d’événements. Cf. La Couronne du Grand-Prêtre, p. 347.

[12] Caractérisé par sa véracité, sa plurivocité, son intelligibilité, sa simplicité, son unicité et son exhaustivité.

[13] L’homélie s’inspire très largement de l’enseignement donné par Jean-François Froger sur l’évangile selon saint Jean de janvier à avril 1996, puis synthétisé dans La Couronne du Grand-Prêtre, Paraboles du Royaume de Dieu, Éditions Grégoriennes, 2021, p 339-346.

Une vie incorruptible

Pour une évangélisation nouvelle par le bon usage des paraboles dans l’annonce du royaume de Dieu
Paru le 11 avril 2025

La nouveauté ne peut pas venir du monde des possibilités déjà éprouvées, mais de l’instauration de nouvelles possibilités par la liberté créatrice, pour faire éclater la nouveauté de la vie.

C’est la clé de ce livre ; ce sera peut-être difficile à accepter, car il propose de changer le paradigme de l’interprétation des Écritures, en introduisant l’étude de la fonction symbolique des objets et l’usage d’une nouvelle logique (quaternaire).

Il fallait aussi mettre le doigt sur la plaie de la crise contemporaine du christianisme, manifeste dans l’apostasie massive des peuples européens, pour éveiller la soif d’une nouvelle compréhension à partir de la résurrection de Jésus, après laquelle il souffle sur ses disciples pour « ouvrir leurs intelligences ». Les paraboles de Jésus sont alors entendues comme hymne à la joie, en recevant les prémices d’une vie incorruptible. Telle pourrait être une « nouvelle évangélisation » ?