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Intuition & raison : Recension par Marion Duvauchel

Intuition et raison, choix de sermons de saint Bonaventure
Traduits, présentés et annotés par Anne et Bernard Verten
Editions Grégoriennes, 2006
Recension : Marion Duvauchel

Dans l’Eglise d’Occident, on tient saint Thomas d’Aquin pour un (voire « le ») sommet de la pensée théologique. Le tapage médiatique ecclésial autour du thomisme a eu pour conséquence l’effacement – relatif mais regrettable – de l’autre grand pic de visibilité théologique : saint Bonaventure. Moins commenté, moins lu, beaucoup moins traduit ; s’il y eut un courant thomiste, on chercherait en vain dans l’histoire de l’Eglise un courant « bonaventuriste ».
Intuition et raison est donc un ouvrage précieux. D’abord, parce qu’il met à la portée de ceux qui n’ont pas étudié de langues « mortes » la pensée de saint Bonaventure, telle qu’elle s’exprime ici à travers un corpus de sermons, donc à travers sa prédication. Ensuite, parce que les auteurs ont pris soin de déployer les structures qui organisent ces sermons, ce qu’on appelait autrefois « la composition ». Composition inédite en cela « qu’elle a recours à des correspondances symboliques ». Ce sont ces ensembles de correspondances symboliques qui sont restituées par les auteurs pour chacun des sermons choisis.
Le livre d’Anne et Bernard Verten s’ouvre par quelques pages « préliminaires » dont l’essentiel tient en une longue citation de Jean Sulivan parlant de Thomas d’Aquin. Il nous aiderait, « par contraste et par analogie », à lire Bonaventure. Je ne suis pas certaine que saint Thomas soit d’une grande aide pour lire Bonaventure. Il n’était pas nécessaire que « le christianisme se cuirassât de logique grecque » et il n’est pas certain que saint Thomas soit responsable à lui seul de la « carapace qui le protège et l’étouffe ». Il fut lui aussi un mystique. Mais Bonaventure alors ? Pensée théologique dominicaine marquée par la raison contre pensée théologique bonaventurienne marquée par l’intuition ? Les choses avouent-elles aussi aisément leur secret ?
La suite de l’ouvrage est là comme un éclairage, qui s’ouvre avec un petit « parcours chiffré » de ce saint Bonaventure dont les intuitions franciscaines contrastent tant avec le grand rationalisme thomiste.
Il s’agit donc d’un corpus de cinq « sermons » (on dirait aujourd’hui des homélies): deux de
l’Annonciation, un sermon de la vigile de Noël, deux autres de la Toussaint, et enfin les sermons I et II de saint André Apôtre, pour lequel on dispose de deux manuscrits : celui de Paris et celui de Troyes, dont les traductions nous sont données. Pourquoi ce choix ? A cause de la dévotion mariale du saint et l’importance du thème de la sainteté dans sa théologie. Pour chacun de ces textes, les auteurs se sont employés à donner le plan, la structure, la traduction, les notes et citations. Traduction qu’ils qualifient de « candide ». On veut bien les croire même si toute l’enveloppe d’érudition donne quelques raisons de douter de cette candeur.
Les constructions de saint Bonaventure ne sont pas structurées par la raison aristotélicienne, mais par l’art d’utiliser les « nombres » : ceux des hiérarchies célestes, ceux des dons du saint Esprit et des formes qu’il revêt, et l’art – inédit – de combiner la connaissance théologique avec une vision de la sainteté, de l’Eglise universelle et des thèmes théologiques (ce qu’on appelle des dogmes) pour en communiquer l’essentiel en un tout cohérent, intelligible et sans doute aisément mémorisable.

Le sermon sur l’Annonciation est ainsi organisé à partir de trois métaphores bibliques : « un rameau sortira de la racine de Jessé, une fleur montera de sa racine et sur elle reposera l’Esprit du Seigneur ». Le mystère de l’Incarnation se déploie ensuite en douze métaphores qui « partent de la terre de l’humilité au soleil de la justice ». La structure de chacun de ces sermons est exposée sous forme de tableaux mettant en évidence les systèmes de correspondances. Ensuite on peut lire le texte traduit en français.
De même, le sermon I de la Toussaint présente une structure thématique qui se décline selon les « six degrés par lesquels la sainteté descend en nous depuis sa source divine ». Un système de correspondances en découle pour chacun de ces degrés, jusqu’au 6ème, le plus élevé : celui de la sainteté de l’Eglise universelle qui reçoit l’Esprit sous sept formes.
On pourrait croire que Raison et intuition s’adresse à un public restreint : des prêtres qui écrivent une thèse sur saint Bonaventure ; des curés en mal d’idées pour l’homélie dominicale ; des latinistes qui s’intéressent au lexique théologique ; des étudiants qui préparent une licence de théologie. Il n’en est rien : il intéresse tous les chrétiens qui comptent pendant l’homélie dominicale les lattes du plancher ou les étoiles des vitraux. J’en fais partie… On ne s’ennuie pas à lire saint Bonaventure dont le mode de pensée s’avère bien différent de celui de la Somme théologique.
Intuitif ? Pas si sûr sauf si on bascule la métaphore du côté de l’intuition. Mais l’usage qu’il en fait n’a rien d’intuitif. Il est parfaitement maîtrisé. Les ensembles d’images se fondent dans sa pensée théologique pour l’organiser comme la nervure traverse la feuille et il construit ainsi une catéchèse nouvelle, à la fois bruissante de ces images et d’une cohérence théologique parfaite.

Concluons sur la métaphore la plus étonnante : celle du « pied de Dieu, sur laquelle repose la structure du sermon II de saint André. Le pied de Dieu « puissance qui soutient toutes choses, chaussé dans l’Incarnation est le Christ Verbe éternel qui imprime une double trace dans les créatures ». Selon cette double trace, Il nous donne un double pouvoir, le pouvoir intellectuel et le pouvoir affectif (celui de connaître Dieu et celui de l’aimer).
Voilà Thomas et Bonaventure réconciliés : celui qui tout petit se demandait « Qui est Dieu » pour mieux l’aimer et celui qui voulait d’abord l’aimer … pour mieux le connaître